Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du cœur et la docilité de l'amour.

On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:

«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme qui ne sait rien.

»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la vue d'une pendule qui ne va pas.»

Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises», que montre Mercier dans son Tableau de Paris, «qui dissertent à perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»

Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé, avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut. Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le mariage n'a pas tenues.

La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi.

C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne nous attache à ce que notre cœur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11].

«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut que l'abîme entre son cœur et celui de Lenette irait toujours se creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve, ses habitudes étroites. Son cœur est à jamais frappé de mort, sa tête est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le comprendre jamais, à ne jamais l'aimer...

«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son cœur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité.