«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.»
Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux
Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?
D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon, le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.
Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des tribunaux.
Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs, s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter celui—le plus grave—de n'avoir pas su—lui, le guide et le soutien—user de son expérience et de son autorité pour, dès le début, empêcher les faux pas.
En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits.
Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait, ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les premiers soins;
La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour;
Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur expérience de la vie à deux.