Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thème général et les données ordinaires sont connus de tous, nous citerons, comme spécimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie dans le Spectator:

«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette première partie du siècle dix-huitième, que deux couples qui aient réussi: le premier est un capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage, ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnête couple du voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire, d'un tempérament paisible: la femme, muette.»

Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. Mais la conséquence en découle tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en loi.

«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?» demande, dans une comédie de la même époque, une jeune femme à l'indispensable marquis. Et le marquis de répondre: «Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom, et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2]

Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: elles ne sauraient évidemment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne feront jamais un fruit complet.

Un autre critique à prétentions moralisantes ne va pas jusqu'à nier que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un à l'autre. Mais il fait une remarque qui mérite d'autant plus d'être signalée qu'elle a été refaite plus tard par un des plus fameux théoriciens de l'avenir.

«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne fût plus ou moins touché de la mort de sa femme. Les plus impérieuses et les plus acariâtres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus: on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont vraisemblablement besoin d'être exercées. La perte d'une femme douce et compatissante ne laisse pas le même vuide[3]

De même Stendhal: «En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les femmes sur les félicités de cet état.» Et il conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.»

On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui paraît bleu au grand nombre semble rouge à quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré au moins autant de veuves désolées que de veufs accablés de regrets. Je crois même que, lorsque le veuvage survient après plusieurs années de ménage, si l'impression ressentie diffère selon les sexes, c'est chez la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le dire, ni des écervelées, ni des névrosées, ni de celles qui se font appeler les grandes mondaines par les journaux.

Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent pas les mérites, la nécessité physique et sociale de la vie à deux, mais qui reculent devant le mariage à cause de son caractère perpétuel, de son indissolubilité.