«Combien plus heureux ce ménage où le cœur des époux est attiré par une confiance réciproque, où la fusion des âmes existe, où elles se penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le premier renferme une liqueur qui est nécessaire au second. Le mari, dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'âme de la femme l'intelligence, la lumière, la vigueur et le conseil; la femme, de son côté, ombrage la tête de son époux avec une couronne de fleurs gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fécond, la fraîcheur et les fruits de l'âme aimante; elle le dédommage des peines de la vie, elle essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de bonheur[28]

Et que l'on ne croie pas que cette source bénie se tarit avec l'âge. Ecoutez plutôt encore le même auteur, s'adressant à la femme mariée depuis longtemps:

«On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre cœur quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance pour peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse et de l'âge mûr. Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord à votre mari, qui déjà succombe et dont le front porte les traces de la fin de son automne et du commencement de l'hiver.»

«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, répétons-le, pour extraire de la vie à deux tout le bonheur humain.

CHAPITRE IX

LE NERF DE LA GUERRE

Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du ménage. Après nous être occupé des conditions morales de la vie à deux, il est temps d'aborder l'étude des conditions matérielles dans lesquelles cette vie peut le plus aisément se maintenir et se développer. Nous n'écrivons pas pour une classe de la société plutôt que pour une autre. Afin d'éviter les redites, les doubles emplois et les divisions qui grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est à la moyenne que nous nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils. C'est à eux de les adapter à leur position sociale: il n'y a là qu'une affaire de proportion.

Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut plus pour vivre à deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme célibataire dépense presque toujours autant, si ce n'est plus, que l'homme en ménage.

Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantôt c'est le mari qui le possède ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en dot; tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, la dot de la femme vient s'ajouter au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent, nécessaire même de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on peut arriver à mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont suffisants pour faire face aux nécessités de la vie à deux. Nous renvoyons, pour le fond de cette question, à ce que nous en avons dit dans Doit-on se marier? Constatons seulement que si l'or est une chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en tout cas cette chimère, en dépit des facilités qu'elle apporte à l'existence, ne fait pourtant point le bonheur.