Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un corps aussi mince, aussi tendre, aussi fragile que celui d’une feuille, qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée et au soleil le plus ardent. Un esprit de vie, indépendant de toutes les latitudes, régit les plantes, les conserve et les reproduit. Elles réparent leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies de nouvelles écorces. Les pyramides de l’Égypte s’en vont en poudre, et les graminées du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et romains, dont les pierres étaient ancrées de fer, ont disparu ! Il n’est resté, autour de leurs ruines, que les cyprès qui les ombrageaient. C’est le soleil, dit-on, qui donne l’existence aux végétaux, et qui l’entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu’il est, n’est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs fleurs, elle en oblige d’autres à les fermer. Tels sont, dans ceux-ci, la belle-de-nuit du Pérou, et l’arbre-triste des Moluques, qui ne fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n’y détruit point la puissance de la nature. C’est alors que végètent la plupart des mousses qui tapissent les rochers d’un vert d’émeraude, et que les troncs des arbres se couvrent, dans des lieux humides, de plantes imperceptibles à la vue, appelées mnions et lichens, qui les font paraître, au milieu des glaces, comme des colonnes de bronze vert. Ces végétations, au plus fort de l’hiver, détruisent tous nos raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des plantes d’une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles, que nous regardons comme un effet de l’absence du soleil, n’est point occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute l’année dans le Midi, les sapins les gardent, au Nord, en tout temps. A la vérité, les bouleaux, les mélèzes et plusieurs autres espèces d’arbres les perdent, dans le Nord, à l’entrée de l’hiver ; mais ce dépouillement arrive aussi à d’autres arbres dans le Midi. Ce sont, dit-on, les résines qui conservent, dans le Nord, celles des sapins ; mais le mélèze, qui est résineux, y laisse tomber les siennes ; et le filaria, le lierre, l’alaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point, les gardent chez nous toute l’année. Sans recourir à ces causes mécaniques, dont les effets se contredisent toujours dès qu’on veut les généraliser, pourquoi ne pas reconnaître, dans ces variétés de la végétation, la constance d’une Providence ? Elle a mis, au Midi, des arbres toujours verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant de robes à poil ras, afin de les vêtir à la légère ; et elle a tapissé la terre qu’ils habitent de fougères et de lianes vertes, afin de les tenir fraîchement. Elle n’a pas oublié les besoins des animaux du Nord : elle a donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides hautes et touffues écartent les neiges du leurs pieds, et dont les branches sont si garnies de longues mousses grises, qu’à peine on en aperçoit le tronc ; pour litières, les mousses mêmes de la terre, qui y ont en plusieurs endroits plus d’un pied d’épaisseur, et les feuilles molles et sèches de beaucoup d’arbres, qui tombent précisément à l’entrée de la mauvaise saison ; enfin, pour provisions, les fruits de ces mêmes arbres, qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute çà et là les grappes des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles ; en sorte que les perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige, les lièvres, les écureuils, trouvent souvent, à l’abri du même sapin, de quoi se loger, se nourrir et se tenir fort chaudement.

Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du Nord, est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et épais, qui croissent précisément en hiver, et qui tombent en été. Les naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de végétations, ne manquent pas d’expliquer leur accroissement par la chaleur. Ils confirment leur système par l’exemple de la barbe et des cheveux de l’homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur demande pourquoi, dans les pays froids, les chevaux, qui y sont ras en été, se couvrent en hiver d’un poil long et frisé comme la laine des moutons ? A cela ils répondent que c’est la chaleur intérieure de leur corps, augmentée par l’action extérieure du froid, qui produit cette merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l’homme, puisqu’il retarde leur accroissement ; que, de plus, sur les animaux revêtus en hiver par la Providence, les poils sont beaucoup plus longs et plus épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle, tels qu’à la queue, qui est très-touffue dans les chevaux, les martres, les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leurs oreilles, et souvent même leurs pattes sont les parties de leur corps les plus couvertes de poils. Mais je me contente de leur proposer cette dernière objection : la chaleur extérieure et intérieure d’un lion d’Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d’un loup de Sibérie ; pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est velu jusqu’aux yeux ?

Le froid, que nous regardons comme un des plus grands obstacles de la végétation, est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur l’est à d’autres. Si celles du Midi ne sauraient croître au nord, celles du Nord ne réussissent pas mieux au midi…

Il s’en faut beaucoup que le froid soit l’ennemi de toutes les plantes, puisque ce n’est que dans le Nord que l’on trouve les forêts les plus élevées et les plus étendues qu’il y ait sur la terre. Ce n’est qu’au pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre, le roi des végétaux, s’élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui l’arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse que dans les montagnes à glaces et dans les climats froids de la Norwége et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu’on eût vue à Rome jusqu’à son temps, était une poutre de sapin de cent vingt pieds de long et de deux pieds d’équarrissage aux deux bouts, que Tibère avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. « Jugez, dit-il, quelle devait être la longueur de l’arbre entier, par ce qu’on en avait coupé. » Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qui sont de la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d’un douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui apporta d’Égypte l’obélisque que Caligula fit mettre au Vatican ; ce mât avait quatre brasses de tour. Je ne sais d’où on l’avait tiré. Pour moi, j’ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats tempérés ne sont que des avortons. J’en ai vu, entre autres, deux tronçons, entre Pétersbourg et Moscou, qui surpassaient en grosseur les plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre, quoique ceux-ci soient faits de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre, et servaient de montant à la porte de la basse-cour d’un paysan. Les bateaux qui apportent du lac de Ladoga des provisions à Pétersbourg ne sont guère moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont construits de planches de sapin de deux à trois pouces d’épaisseur, quelquefois de deux pieds de large, et qui ont de longueur toute celle du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font d’un arbre qu’une seule planche, le bois y étant si commun qu’ils ne se donnent pas la peine de le scier. Avant que j’eusse voyagé dans les pays du Nord, je me figurais, d’après les lois de notre physique, que la terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je fus fort étonné d’y voir les plus grands arbres que j’eusse vus de ma vie, et placés si près les uns des autres qu’un écureuil pourrait parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre le pied à terre, en sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande, l’Ingrie, l’Estonie, tout l’espace compris entre Pétersbourg et Moscou, et de là s’étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes commencent à paraître, comme je l’ai observé moi-même en traversant ces pays. Mais ce que j’en ai vu n’en est que la moindre partie, puisqu’on sait qu’elle s’étend depuis la Norwége jusqu’au Kamtschatka, quelques déserts sablonneux exceptés, et depuis Breslau jusqu’aux bords de la mer Glaciale.

Je terminerai cet article par réfuter une erreur, qui est que le froid a diminué dans le Nord parce qu’on y a abattu des forêts. Comme elle a été mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres, et répétée ensuite, comme c’est l’usage, par la foule des autres, il est important de la détruire, parce qu’elle est très-nuisible à l’économie rurale. Je l’ai adoptée longtemps, sur la foi historique ; et ce ne sont point des livres qui m’ont fait revenir, ce sont des paysans.

Un jour d’été, sur les deux heures après midi, étant sur le point de traverser la forêt d’Ivry, je vis des bergers avec leurs troupeaux qui s’en tenaient à quelque distance, en se reposant à l’ombre de quelques arbres épars dans la campagne. Je leur demandai pourquoi ils n’entraient pas dans la forêt pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à couvert de la chaleur. Ils me répondirent qu’il y faisait trop chaud, et qu’ils n’y menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé, et arriver de bonne heure à Anet…, j’engageai l’enfant d’un de ces bergers à me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé, car le chemin qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite ; il est si peu fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup d’endroits, de gazons et de fraisiers. J’éprouvai, pendant tout le temps que j’y marchai, une chaleur étouffante et beaucoup plus forte que celle qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand j’en fus tout-à-fait sorti, et que je fus éloigné des bords de la forêt de plus de trois portées de fusil…

J’ai depuis réfléchi sur ce que m’avaient dit ces bergers sur la chaleur des bois, et sur celle que j’y avais éprouvée moi-même, et j’ai remarqué, en effet, qu’au printemps toutes les plantes sont plus précoces dans leur voisinage, et qu’on trouve des violettes en fleur sur leurs lisières, bien avant qu’on en cueille dans les plaines et sur les collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l’abri du froid dans le Nord ; mais ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’elles les mettent à l’abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes de leurs feuilles. Dans le Nord, celles des sapins, des mélèzes, des pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées ; leur finesse, leur vernis et la multitude de leurs plans réfléchissent la chaleur autour d’elles en mille manières ; elles produisent à peu près les mêmes effets que les poils des animaux du Nord, dont la fourrure est d’autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D’ailleurs, les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de longues queues mobiles, en sorte qu’au moindre vent elles réfléchissent autour d’elles les rayons du soleil comme des miroirs. Au Midi, au contraire, les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates que lustrées, et qui, en s’étendant horizontalement, forment au-dessous d’elles de grandes ombres, où il n’y a aucune réflexion de chaleur. Je conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs occasionnées par l’humidité ; mais il augmente les froids secs et âpres du Nord, comme on l’a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwége, qui étaient autrefois cultivées et qui sont aujourd’hui inhabitables, parce qu’on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds, comme je l’ai observé à l’île de France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si arides depuis qu’on n’y a laissé aucun arbre, qu’elles sont aujourd’hui sans culture. L’herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il est résulté de la sécheresse de ces côtes le dessèchement de quantité de ruisseaux ; car les arbres plantés sur les hauteurs y attirent l’humidité de l’air, et l’y fixent.

FIN.

TABLE

L’Arcadie[5]
La Pierre d’Abraham[115]
Extrait des Études de la Nature[209]