Cette partie de la côte est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits ; mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de Bretagne ; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.
Nous sommes rentrés dans notre auberge, les oreilles tout étourdies du bruit et du vent de la mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer sur notre vaisseau ; ils ont, sans rien dire, fait atteler leur chaise, et sont retournés à Paris.
LETTRE IV.
A bord du Marquis de Castries, le 3 mars 1768, à onze heures du matin.
Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux ; nous appareillons. Je vous recommande les cinq lettres incluses ; il y en a trois pour la Russie, la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, j'ai laissé quelqu'un que je regrette.
Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit des sifflets, les hissemens du cabestan, et les matelots qui virent l'ancre… Voici le dernier coup de canon. Nous sommes sous voiles ; je vois fuir le rivage, les remparts et les toits du Port-Louis. Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde!… Adieu, forêts du nord, que je ne reverrai plus! Tendre amitié! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu… adieu… On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie.
Vous recevrez mon journal, mes lettres et mes regrets. Je vous aimerai toujours… je ne puis vous en dire davantage.
Je suis, etc.