Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée, qu'on met du sel dans le trou où l'on plante son fruit, pour faciliter le développement du germe. Le coco paraît destiné à flotter dans la mer par une bourre qui l'aide à surnager, et par la dureté de sa coque impénétrable à l'humidité. Elle ne s'ouvre pas par une suture comme nos noix ; mais le germe sort par un des trois petits trous que la nature a ménagés à son extrémité, après les avoir recouverts d'une pellicule. On a trouvé des cocotiers sur le bord de la mer, dans des îles désertes, et jusque sur les bancs de sable. Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux, comme le sapin est l'arbre du nord, et le dattier celui des montagnes brûlées de la Palestine.

Je ne crois pas me tromper en disant que le coco a été fait pour flotter, et pour germer ensuite dans les sables ; chaque graine a sa manière de se ressemer, qui lui est propre ; mais cet examen me mènerait trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je un jour, et ce sera avec grand plaisir. L'étude de la nature dédommage de celle des hommes : elle nous fait voir partout l'intelligence de concert avec la bonté. Mais, s'il était possible en cela de se tromper encore, si tout ce qui environne l'homme était fait pour l'égarer, au moins choisissons nos erreurs, et préférons celles qui consolent.

Quant à ceux qui croient que la nature, en élevant si haut le fruit lourd du cocotier, s'est fort écartée de la loi qui fait ramper la citrouille, ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une petite tête qui donne fort peu d'ombre : on n'y va point, comme sous les chênes, chercher l'ombrage et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer plutôt, qu'aux Indes comme en Europe, les arbres fruitiers qui donnent des fruits mous sont d'une hauteur médiocre, afin qu'ils puissent tomber à terre sans se briser ; qu'au contraire, ceux qui portent des fruits durs comme le coco, la châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés, parce que leurs fruits, en tombant, n'ont rien à risquer? D'ailleurs les arbres feuillés des Indes donnent, comme en Europe, de l'ombre sans danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits comme le jacq ; mais alors ils les portent attachés au tronc, et à la portée de la main : ainsi la nature que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à la fois son abri et sa nourriture.

Depuis peu, on a découvert un crabe qui loge au pied des cocotiers. La nature lui a donné une longue patte, terminée par un ongle. Elle lui sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il n'a point de grosses pinces comme les autres crabes : elles lui seraient inutiles. Cet animal se trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar, découverte en 1769 par le naufrage du vaisseau l'Heureux, qui y périt en allant au Bengale. Ce crabe servit de nourriture à l'équipage.

On vient de trouver à l'île Séchelle un palmier qui porte des cocos doubles, dont quelques-uns pèsent plus de quarante livres. Les Indiens lui attribuent des vertus merveilleuses. Ils le croyaient une production de la mer, parce que les courans en jetaient quelquefois sur la côte Malabare ; ils l'appelaient coco marin. Ce fruit, dépouillé de sa bourre[4], mulieris corporis bifurcationem cum naturâ et pilis repræsentat. Sa feuille, faite en éventail, peut couvrir la moitié d'une case. Comme tout est compensé, l'arbre qui donne cet énorme coco, en rapporte au plus trois ou quatre : le cocotier ordinaire porte des grappes où il y en a plus de trente. J'ai goûté de l'un et de l'autre fruit, qui m'ont paru avoir la même saveur. On a planté à l'Ile-de-France des cocos marins, qui commencent à germer.

[4] Je ne traduirai point ce passage. Pourquoi la langue française est-elle plus réservée que la langue latine! Sommes-nous plus chastes que les Romains?

Il y a encore quelques arbres qui ne sont guère que des objets de curiosité, comme le dattier, qui donne rarement des fruits ; le palmier qui porte le nom d'araque, et celui qui produit le sagou. Le caneficier et l'acajou n'y donnent que des fleurs sans fruits. Le cannellier, dont j'ai vu des avenues, ressemble à un grand poirier, par son port et son feuillage. Ses petites grappes de fleurs sentent les excrémens ; sa cannelle est peu aromatique. Il n'y a qu'un seul cacaotier dans l'île ; ses fruits ne mûrissent jamais. On doit y apporter le muscadier et le giroflier[5] ; le temps décidera du succès de ces arbres transplantés des environs de la Ligne, au 20e degré de latitude.

[5] Je les ai vus arriver en 1770.

On y a planté, depuis long-temps, quelques pieds de ravinesara, espèce de muscadier de Madagascar ; des mangoustans et des litchi, qui produisent, dit-on, les meilleurs fruits du monde ; l'arbre de vernis, qui donne une huile qui conserve la menuiserie ; l'arbre de suif, dont les graines sont enduites d'une espèce de cire ; un arbre de Chine, qui donne de petits citrons en grappes semblables à des raisins ; l'arbre d'argent du Cap ; enfin le bois de teck, presque aussi bon que le chêne pour la construction des vaisseaux. La plupart de ces arbres y végètent difficilement.

La température de cette île me paraît trop froide pour les arbres d'Asie, et trop chaude pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence du ciel est plus nécessaire que les qualités de la terre, à la culture des arbres. Il dit, que de son temps, on voyait en Italie des poivriers et des cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens ; mais ils ne faisaient qu'y végéter. Je crois cependant qu'on pourrait naturaliser dans les provinces méridionales de France le café, qui se plaît dans les lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux ne peuvent guère être faits que par des princes : mais aussi l'acquisition d'une plante nouvelle est une conquête douce et humaine, dont toute la nation profite. A quoi ont servi tant de guerres au dehors et au dedans de notre continent? Que nous importe aujourd'hui que Mithridate ait été vaincu par les Romains, et Montézume par les Espagnols? Sans quelques fruits, l'Europe n'aurait qu'à pleurer sur des trophées inutiles ; mais des peuples entiers vivent, en Allemagne, des pommes de terre venues de l'Amérique, et nos belles dames mangent des cerises qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a coûté cher ; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. Soyons plus sages, rassemblons les biens que la nature a dispersés, et commençons par les nôtres.