Le 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de nord-est ; le vaisseau roulait beaucoup.
Le 25 et le 26, beau temps et bon vent ; nous dépassâmes la latitude des îles du Cap-Vert, que nous ne vîmes point : elles sont aux Portugais. On y trouve des rafraîchissemens ; mais le premier de tous, l'eau, s'y fait difficilement. Nous vîmes des poissons-volans et une hirondelle de terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait dans la soute, au point de n'y pouvoir supporter la main ; on le mit à l'air. Il est arrivé que des vaisseaux se sont embrâsés par de pareils accidens. Il y eut, en 1760, un vaisseau anglais chargé de chanvre, qui brûla dans la mer Baltique. Le chanvre s'était enflammé de lui-même ; j'en vis les débris sur les côtes de l'île de Bornholm.
Le 27, on dressa une tente de l'avant à l'arrière, pour préserver l'équipage de la chaleur. Nous vîmes des galères, espèce de mucilage vivant.
Les 28 et 29, nous vîmes des poissons-volans et une quantité considérable de thons.
Le 30, on se prépara à la pêche, et nous prîmes dix thons, dont le moindre pesait soixante livres : nous vîmes un requin. La chaleur augmentait, et l'équipage souffrait impatiemment la soif.
Le 31, on prit une bonite ; des matelots altérés percèrent et ouvrirent, pendant la nuit, les jarres de plusieurs passagers, qui, par-là, se trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits à une pinte d'eau par jour.
OBSERVATIONS SUR LES MŒURS DES GENS DE MER.
Je ne vous parlerai que de l'influence de la mer sur les marins, afin d'inspirer quelque indulgence sur des défauts qui tiennent à leur état.
La promptitude qu'exige la manœuvre, les rend grossiers dans leurs expressions. Comme ils vivent loin de la terre, ils se regardent comme indépendans : il parlent souvent des princes, des lois et de la religion, avec une liberté égale à leur ignorance. Ce n'est pas que, suivant les circonstances, ils ne soient dévots, même superstitieux. J'en ai connu plus d'un qui n'aurait pas voulu appareiller un dimanche ou un vendredi. En général, leur religion dépend du temps qu'il fait.
L'oisiveté où ils vivent leur fait aimer la médisance et les contes. Le banc de quart est le lieu où les officiers débitent les fables et les merveilles.