Nous repassâmes la Ligne avec des calmes et quelques orages. Les courans portaient sensiblement au nord : il y a apparence que c'étaient des contre-courans du courant général du nord. Plus d'une fois, il nous firent faire, sans vent, 10 lieues en 24 heures. Le 28 avril, nous vîmes une éclipse de lune, dont le milieu à 11 heures de nuit ; nous étions par le 32e degré de latitude nord. Nous éprouvâmes, à cette hauteur, plusieurs jours de calme. On prétend que ces calmes sont comme autant de limites entre différens règnes des vents. Depuis le 28e degré nord jusqu'au 32e, nous trouvâmes la mer couverte d'une plante marine, appelée grappe-de-raisin ; elle était remplie de petits crabes et de frai de poisson. C'est peut-être un moyen dont la nature se sert pour peupler les rivages des îles, d'animaux qui ne pourraient s'y transporter autrement ; les poissons des côtes ne se rencontrent jamais en pleine mer.

Nous avions vu, avec une grande joie, l'étoile polaire reparaître sur l'horizon ; et, chaque nuit, nous la voyions s'élever avec un nouveau plaisir. Cette vue me rendait les promenades de nuit très-agréables. Un soir, à 10 heures, comme je me promenais sur le gaillard d'arrière, je vis le contre-maître parler avec beaucoup d'agitation à l'officier de quart. Celui-ci fit allumer une lanterne, et le suivit sur le gaillard d'avant. Je m'y acheminai comme eux. Nous ne fûmes pas peu étonnés de voir sortir de l'écoutille un torrent de fumée noire et épaisse. Les matelots de quart étaient couchés tranquillement sur une voile en avant du mât de misaine, et quand on les eut appelés, ils furent saisis de frayeur. Les plus hardis descendirent par l'écoutille avec la lanterne, en criant que nous étions perdus. Nous nous occupâmes à chercher des seaux de tous côtés, mais nous n'en trouvâmes pas un seul. Les uns voulaient sonner la cloche pour appeler tout le monde, d'autres voulaient faire jouer la pompe de l'avant pour en porter l'eau, à tout hasard dans l'entrepont.

Nous étions tous rangés, la tête baissée, autour de l'écoutille, en attendant notre arrêt. La fumée redoublait, et nous vîmes même briller de la flamme. Dans le moment, une voix sortit de cet abîme, et nous dit que c'était le feu qui avait pris à du bois qu'on avait mis sécher dans le four. Cet instant d'inquiétude nous parut un siècle. Triste condition des marins! au milieu du plus beau temps, dans la sécurité la plus parfaite, au moment de revoir la patrie, un misérable accident pouvait nous faire périr du genre de mort le plus effroyable.

Le 16 mai, on exerça les matelots à tirer au blanc, sur une bouteille suspendue à l'extrémité de la grande vergue : on essaya les canons ; nous en avions cinq. Cet exercice militaire se faisait dans la crainte d'être attaqués par les Saltins. Heureusement nous n'en vîmes point. Nous avions de si mauvais fusils, qu'à la première décharge l'un d'eux creva près de moi, dans la main d'un matelot, et le blessa dangereusement.

Le 17, j'aperçus en plein midi, sur la mer, une longue bande verdâtre dirigée nord et sud. Elle était immobile ; elle avait près d'une demi-lieue de longueur. Le vaisseau passa à son extrémité sud : la mer n'y était point houleuse. J'appelai le capitaine, qui jugea, ainsi que ses officiers, que c'était un haut-fond : il n'est pas marqué sur les cartes. Nous étions par la hauteur des Açores.

Le 20 mai, nous trouvâmes un vaisseau anglais allant en Amérique. Il nous apprit que nous étions par les 23 degrés de longitude, ce qui nous mettait 140 lieues plus à l'ouest que nous ne croyions.

Le 22 mai, par les 46 degrés 45 minutes de latitude nord, nous crûmes voir un récif où la mer brisait. Comme il faisait calme, on mit le canot à la mer. C'était un banc d'écume formé par des lits de marée. Deux heures après, nous trouvâmes un mât de hune garni de tous ses agrès. On crut le reconnaître pour appartenir à un vaisseau anglais, que la tempête avait obligé de couper ses mâts. Nous l'embarquâmes avec plaisir ; car nous manquions de bois à brûler, et, qui pis est, de vivres. Depuis huit jours, on ne faisait plus qu'un repas en vingt-quatre heures.

Pendant plusieurs jours le ciel fut couvert à midi, de sorte que nous ignorions notre latitude. Le 28, il s'éleva un très-gros temps : le vaisseau tint la cape sous ses basses voiles. A onze heures du matin, nous aperçûmes un petit navire devant nous. Nous gouvernâmes sur lui, et nous le rangeâmes sous le vent. Il y avait, sur son bord, sept hommes qui pompaient de toutes leurs forces : l'eau sortait de tous les dalots de son pont. Nous roulions l'un et l'autre panne sur panne, et dans quelques arrivées, les lames pensèrent le jeter sur nos lisses. Le patron, en bonnet rouge, nous cria, dans son porte-voix, qu'il était parti de Bordeaux depuis vingt-quatre heures, qu'il allait en Irlande, et il se hâta de s'éloigner. On jugea que c'était un contrebandier, la coutume étant sur mer comme sur terre, d'avoir mauvaise opinion des gens qui sont en mauvais ordre.

Vers une heure après midi le vent s'apaisa ; les nuages se partagèrent en deux longues bandes, et le soleil parut. On appareilla toutes les voiles ; on plaça des matelots en sentinelle sur les barres du perroquet, et on mit le cap au nord-est pour tâcher d'avoir connaissance de terre avant le soir.

A quatre heures nous vîmes un petit chasse-marée : on le questionna ; il ne put rien nous répondre ; le mauvais temps l'avait mis hors de route. A cinq heures on cria terre! terre à bâbord! nous courûmes aussitôt sur le gaillard d'avant ; quelques-uns grimpèrent dans les haubans. Nous vîmes distinctement, à l'horizon, des rochers qui blanchissaient : on assura que c'étaient les rochers de Pennemarck. Nous mîmes, le soir, en travers, et nous fîmes des bords toute la nuit. Au point du jour, nous aperçûmes la côte à trois lieues devant nous ; mais personne ne la reconnaissait. Il faisait calme ; nous brûlions d'impatience d'arriver. Enfin on aperçut une chaloupe : nous la hélâmes ; on nous répondit C'est un pilote. Quelle joie d'entendre une voix française sortir de la mer! Chacun s'empressait, sur les lisses, à voir monter le pilote à bord. Bonjour, mon ami, lui dit le capitaine, quelle est cette terre? C'est Belle-Ile, mon ami, répondit ce bon homme. Aurons-nous du vent? S'il plaît à Dieu, mon ami.