On est sensible quand on est belle ; mais voilà la première fois qu'on rejette un système par compassion. Les anatomistes ont plus de courage ; quand ils en font un, ils tuent tout ce qui leur tombe sous la main. Il y eut un Anglais qui fit ouvrir toutes les biches pleines d'un grand parc, pour découvrir les lois de la génération, qu'il n'a point découvertes.

LA DAME.

Je ne veux point ressembler à ces savans-là. J'aime ceux d'aujourd'hui, qui recommandent la tolérance et l'humanité, qu'on devrait étendre jusqu'aux animaux. Je sais bien bon gré à M. de Voltaire d'avoir traité de barbares ceux qui éventrent un chien vivant pour nous montrer les veines lactées. Cette idée fait horreur.

LE VOYAGEUR.

Mes expériences n'ont coûté la vie à aucun animal. J'ai même de quoi vous rassurer ; ceux qui vivent dans les fruits échappent à votre digestion comme à votre vue : n'en avez-vous pas une preuve dans les oiseaux qui ressèment les graines des fraisiers?

LA DAME.

Je veux vous croire ; après tout, si je suis trompée, j'ai été amusée. Vous m'avez appris sur la nature, des faits plus piquans que les anecdotes de la société. Nous n'avons ni médit, ni joué ; et, ce qui est plus rare, vous ne m'avez point dit de fadeurs, suivant la coutume de ceux qui veulent instruire les dames. Le temps a été fort bien employé ; mais j'en dois faire encore un meilleur usage : je vais rejoindre mon mari et mes chers enfans. Adieu, monsieur le Voyageur.

LE VOYAGEUR lui fait une profonde révérence.

(En s'en allant.)

O le bon cœur! ah la digne femme! Quand en aurai-je une comme celle-là?