MON AMI.
Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l'entrée, l'envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l'infortune à la fin.
MOI.
Quoi! n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d'être honoré des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homère.
MON AMI.
Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort.
MOI.
Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n'est même qu'à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monumens qui l'y transmettent, n'ont pas l'esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l'invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre, après tout? il est pour l'ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire extraite de la galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramassé au coin des rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l'homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l'immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu'il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il? A peine l'ouvrage paraît au jour, que les journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule ; s'ils le louent, des contrefacteurs s'en emparent. Il ne reste bientôt plus à l'auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfans peu d'années après sa mort. Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie : c'est d'y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l'âme, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d'erreurs et de préjugés, que la terre n'est couverte des ombres de la nuit et de celles même du jour?
Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol est plein de roches, son rude travail n'est pas perdu : ses nerfs en acquièrent de nouvelles forces.
MON AMI.