Pause derniere.
XI. Or commençons de conclure; & soyez avertis, vous qui verrez ces précieuses reliques des richesses du monde, que vous devez porter honneur à cet ouvrage; que, si vous n'êtes pas assez fort pour lui en porter assez, traînez-le, ou lui envoyez, ou le roulez, ou lui faites tenir en révérence; & prenez garde à ce que cet honneur soit distribué honnêtement aux scientifiques personnes & discretes qui sont en ce banquet, comme poulets en mue. Ne pensez pas que ce soit moquerie, que de ce simpose & souper philosophique, le plus authentique qui fut jamais, & auquel toutes questions, propositions, théorêmes, problêmes, & plusieurs autres ont été solues, résolues, trouvées, démontrées & fidélement reconnues en toute perfection; pource que tout y fut débattu, égratigné, écorché, tourné & entendu; & ce, selon les graces dont étoient barrés Messieurs les assistans, qui pourtant furent, & ont été, & seront approuvés doctes & savans; ayant au reste tous si bon esprit, qu'ils ne mirent guere à devenir fous. Ainsi soit-il de vous, amen. Ils avoient les yeux ouverts, comme chiens qui chassent aux puces. Or ils s'étoient réparés l'entendement à trois sous pour livre, y ayant fait des arcs-boutans de mémoire, au rabais. Nos amis & toute la belle & sage compagnie furent rangés en la salle au beau milieu, en même ordre & façon que la Reine de Saba fêtoya ses Princes en Meroé, quand elle voulut faire preuve de sa sagesse. A voir tous ces gens de bien en bel ordre, vous eussiez dit & pensé avoir devant vos yeux une belle, joyeuse & sainte congrégation, comme une bande de Prélats. Et que faisoient tant de bonnes gens de loisir? Voire, mais que fit-on là? On parla, on mangea, on beut, on fist st, on se teut, on fit du bruit, on protesta, on rencontra, on rit, on bailla, on entendit, on disputa, on cracha, on moucha, on s'étonna, on s'ébahit, on admira, on gaussa, on rapporta, on entendit, on brouilla, on s'éclaircit, on débattit, on s'accorda, on trinqua l'un à l'autre, on fit carroux, on remarqua, on trémoussa, on s'accorda, on cria tout bas, on se teut tout haut, on se moqua, murmura, on s'avisa, on se reprit, on se contenta, on passa le tems, on douta, on redouta, on s'assagit, on devint, on parvint. Qu'en avint-il? Il en avint ce docte monument, ce précieux mémorial, ce joyeux répertoire de perfection, cet antidote contre tout malheur, cette affiloire de bonnes graces, Ce Moyen de Parvenir, unique bréviaire de résolutions universelles & particulieres: à quoi on ne peut contredire, ni opposer d'hyperboles, ni le rédarguer de fausseté. Et dites que vous en avez, captieuses tignes, qui voulez tout réformer & refondre. Mais vous, sectateurs de vraies vertus cardinales, gens haïs de l'oisiveté, qui aimez mieux vous amuser à boire, que penser à mal, ou perdre le tems inutilement; considérez ceci, empoignez ce volume; volume dit, à cause de la vérité qu'il contient, comme un bon verre plein de bon vin. Verre & volume sont équivoques; le verre est un volume: il est vrai que c'est le petit, c'est l'épitome; d'autant que le gros volume est le poinçon bienheureux. Qui ont belles & amples bibliotheques remplies de tels volumes, ils sont capables, de rendre victus tout le monde, tant docte soit-il.
Vidimus.
XII. De tous bons volumes cettui-ci est le bréviaire, ainsi dit & nommé pour plusieurs raisons. C'est qu'il est bref; & qu'en peu de paroles il enseigne toutes sciences. Item, bréviaire est un livre ordinairement gras; &, par application, on s'engraisse au moyen de l'usage de cettui-ci. Le bréviaire donne de l'appétit & l'aiguise; cettui-ci l'entretient & le fortifie. Le bréviaire fait gagner la vie à ceux qui s'en aident; cettui-ci la fait trouver toute gagnée. Je m'en rapporte à notre curé, auquel, après le service, mademoiselle dit: monsieur le Curé, venez dîner avec nous, je vous prie. Je vous remercie, mademoiselle; j'y serai aussi-tôt que vous. Mademoiselle, ennuyée qu'il ne venoit, regarda par sa fenêtre, & vit à côté le Curé, qui, ayant pissé, serroit sa piece. Elle se retiroit de peur de le voir, parce que ceci l'eût fait rire. Quand il fut entré, elle dit: là, monsieur le Curé, lavez-vous la main, & venez. Eh da, dit-il, mademoiselle, je n'ai rien touché que mon bréviaire. Quel bréviaire, dit-elle! Il est fait comme une andouille. Là, là, lavez vos mains. Comme nous contions ceci à Paris, en la boutique d'un libraire, la dame écoutoit attentivement, & prêtoit aussi l'oreille au discours de son mari, qui contoit qu'en le payant d'un inventaire qu'il avoit fait, on lui avoit baillé un vieil bréviaire, qu'il avoit vendu six écus. La dame répondit (je ne sais à qui, d'autant que les deux contes furent achevés en un instant): je voudrois que tous nos livres ressemblassent à ce bréviaire. Ce que je vous dis est vrai; & savez-vous comment je prouverai cette vérité? Ce sera en la sorte que vous comprendrez ces heureux discours, auxquels si vous ne voulez croire, les prenant pour unique raison, faites ce que vous voudrez: comme charitable, je trouve tout bon ce qui plaît aux autres. O ames, à bon droit pleines de félicité, réservez au parfait contentement, puisque votre bonheur a eu la patience de vous faire naître en ce temps, pour avoir la grace, le bien, la prérogative, l'honneur & le profit que vous tirerez de ces mémoriaux & commentaires de raison étonnante, unique en son accomplissement, il ne faut point faire d'estime des belles inventions, & avoir regret de ne les avoir point vues, ou sues, ou penser ne les pouvoir rencontrer, puisque vous avez ce livre, qui vous fournit de tout. Ce bel objet est tel, qu'en lui vous avez les élémens qui vous guideront au bien accompli: & par ces élémens, non de particulieres sciences, mais de toutes exclusive & inclusive, vous pourrez trouver & inventer tout secret, tant caché, séparé & admirable soit-il, (si vous avez de l'esprit, cela s'entend) à crocheter, voir & chercher ce qui est sous cette écorce de velours & d'or entortillé de paroles, quelquefois de soie, & quelquefois d'or, & quelquefois de fil, & étoffées de petite qualité, & puis d'azur, & de gueules, & de ce qu'il ne faut alléguer. Il nous suffit de vous raconter, & à vous de croire que tout est fort bien caché sous ces énigmes, ainsi que le trouveront les enfans de la science, les fils des sages & heureux prédestinés à trouver la lanterne de discrétion, & la lampe de béatitude. Et afin d'avoir le crédit de se chauffer au beau feu d'intelligence, vous qui avez envie de parvenir, que nous vous faisons part de ce fin recueil de mysteres authentiques, vous proposant devant les yeux les symboles de chacun, comme ils ont été proférés. Sitôt que quelqu'un ouvroit la bouche pour prononcer sa goulée, aussi-tôt les secrétaires les mettoient par état, & colligeoient les paroles & propos, comme belles & bonnes perles ès rives de l'Asie, dont ce volume a été compilé & lequel de tout temps a été & sera, à cause de son excellence, pour son mérite, & à jamais, par ceux qui ont de l'entendement, en grosse lettre dit, nommé le Livre. Ne dites pas sans queue, d'autant qu'il aviendra, ainsi qu'il est avenu plusieurs fois, & que les grands, au détriment des plus foibles, les trouvant, & craignant qu'il ne soit vu du petit & bon monde, le scelleront, comme chanceliers à simple queue, ou à double, telle que le temps admettra. Je vous prie, bonnes personnes, de ne rien dire de ceci, & n'alléguer ce mot que nous n'avons pas mis au titre, d'autant que, s'il y étoit, on le reconnoîtroit tout aussi-tôt, & il en aviendroit trop de malheur. Le plaisir des gens de bien seroit perdu. Ces méchans excommuniés, qui font tant mettre de daces & impôts sur le peuple au desçu du Roi, (le pauvre homme ne l'entend pas) ces malheureux-là viendroient & prendroient ce livre, & le vous vendroient un écu pour lettre, au meilleur marché; joint qu'à tel on vendroit la lettre cinquante écus; & ainsi le feroient tout d'or, comme Simon Magus & son chien, & les ministres quand ils seront affriandés aux lettres d'envoi comme en Angleterre. Jouissez, amis, de cet œuvre, sans le prophaner; & sachez que, par le rapport des savans, il est tel, que les plus gens de bien racontent & affirment par-tout qu'il contient tout ce que chacun sait, a su & saura, ou doit savoir & entendre. Il embrasse les mysteres approuvés de toutes sciences, pour autant qu'il est la juste, solide & naïve interprétation de la pure cabale de valeur non imaginaire. Ne parlez plus de clavicules ou clavifesses, ni d'arts apéritifs, canons & artillerie, qui sont engins grandement ouvrans, puisque vous avez ces cahiers de vérité; ce bon volume qui est la grosse clef d'ordonnance, à laquelle pend le trousseau de toutes clefs. Pour le prouver, j'ai le pere Rabelais le docte, qui fut Médecin de Monsieur le Cardinal du Bellay; & je le mets ici en avant, parce que les substances de ce présent ouvrage & enseignemens de ce livre furent trouvées entre les menues besognes de la fille de l'Auteur. Ce Cardinal étant au lit malade d'une humeur hyphocondriaque, fit assembler les médicins, pour consulter un remede à son mal. Il fut avisé par la docte conférence des docteurs, qu'il falloit faire à Monsieur une décoction apéritive, qui, réduite en sirop, seroit accommodée à son usage ordinaire. Rabelais, ayant recueilli cette résolution, sort, & laisse Messieurs achever de caqueter pour mieux employer l'argent; & fait ledit sieur mettre au milieu de la cour un trépied sur un grand feu, un chaudron dessus plein d'eau, où il mit le plus de clefs qu'il put trouver; &, en pourpoint, comme ménager, remuoit ces clefs avec un bâton, pour les faire prendre cuisson. Les docteurs descendus, voyant cet appareil, & s'en enquêtant, il leur dit: Messieurs, j'accomplis votre ordonnance, d'autant qu'il n'y a rien tant apéritif que des clefs; &, si vous n'en êtes contens, j'enverrai à l'arcenal quérir quelques pieces de canon: ce sera pour faire la derniere ouverture, après l'exhibition de ces apozemes. Je pense que cette preuve est de mérite. Avisez doncques bien, & diligemment épluchez, & voyez avec curieuse conférence. Tous les autres prétendus livres, cahiers, volumes, tomes, œuvres, livrets, opuscules, libelles, fragmens, épitomes, registres, inventaires, copies, brouillards, originaux, exemplaires, manuscrits, imprimés, égratignés, bref les pancartes des bibliotheques, soit de ce qui a été, ou est, ou qui jamais encore ne fut ou ne sera, sont ici en lumiere prophétisés ou restitués; de perdus, sont retrouvés & recouvrés. Et s'il y a bien davantage: si quelqu'un a dérobé un œuvre, il sera découvert, comme il se présume en vérité, par une bonne révisitation de textes, paraphrases, commentaires, métaphrases, homélies, annotations, récensions, notes, adversaires, lectures, leçons, & autres telles négoces & inventions de gloses & interlignes pédantines. Et les calculez: vous les trouverez ici, sans qu'il soit plus besoin de tant de livres, romans, poésies, prônes & bavarderies, qui occupent les esprits mal-à-propos, & lesquels, après que l'on les sait, ne laissent pas l'industrie d'avoir un paillard écu. A dire vrai, cette vérité a touché de compassion le cœur de beaucoup de gens de bien, qui, pleins de charité, comme j'en ai vu de doctes & sages avancés près les papes, rois, empereurs & républiques, gens sans fard, lesquels oyant les affamés de bonne lecture, s'amuser à faire joliment relier, parer, dorer & mignarder proprement des livres communs, tant vieux que nouveaux; ces bonnes personnes, ayant déplaisir & regret au tems qui se perd en la lecture de tant de livres de fadaises, de surcroît emplis de douleur & obscurité, avoient l'ame touchée de fâcherie & impatience, considérant que ce bon livre n'étoit pas connu des vrais amateurs de sciences; déploroient la misere de tels pauvres acheteurs abusés, & disoient: voilà dommage & pitié. Hé! qui ne s'étonneroit du malheur qui abonde en ce tems. Voilà, ces misérables dévoyés ont assez de ces livres de vétilles: ils n'auroient pas sitôt en main un Moyen de Parvenir. Sur quoi je vous dirai un grand secret, & puis l'autre; c'est que vous ne trouverez point en ceci de truandage de pédantisme, comme ès autres, pleins du ravaudage de folle doctrine qui n'apporte point à dîner. Et davantage, je vous dirai le secret des secrets: mais je vous prie, afin qu'il soit secret, de vous embéguiner le museau du cadenac de taciturnité; & écoutez. Ce Livre est le centre de tous les Livres. Voilà la parole secrette, qui doit être découverte du temps d'Hélie, artiste, ainsi que disent les alquemistes. Tenez-le fort caché, & vous gardez des pattes pelues de ces enfarinés, qui gourmandent la science & l'emplissent d'abus: étrangez-vous de ces pifres présomtueux, qui, voyant les bonnes personnes désireuses de se calfeutrer le cerveau d'un peu de bonne lecture & profitable, s'en scandalisent: chassez ces écorcheurs de latin, ces écarteleux de sentences, maquereaux de passages poétiques, qu'ils produisent & prostituent à tout venant: gardez-vous de ces entre-lardeurs de théologie allégorique, de ces effondreux d'argument, & de tous ceux qui aiguisent les remontrances sur la meule d'hypocrisie. Fuyez telles bêtes; & ne leur communiquez point ce rare trésor; ains le commettez à gens de bien, comme gens de bien ont pris la peine de le vous donner; non pour en abuser, d'autant que ce seroit un péché plus que contre nature, parce qu'il n'est ni mâle, ni femelle. Je m'en rapporte à ces sages & prudens prêtres, qui nomment leur bréviaire leur femme. O quelle impiété rouge comme sang! Ceux qui parlent d'abuser de ce qui peut servir, ne l'entendent pas. Je les renvoie au Principal du Collége de Geneve. J'en atteste la pantoufle du Pape, que je dis vrai.
Conclusion.
XIII. Le second Ministre étoit malade. Je fus appellé pour le voir; je lui fis au moins mal que je pus. Se trouvant un peu bien, il me parla de ce Monsieur le Principal, & me dit qu'il étoit fallot. A ce mot, il arriva; & moi bien aise, & aussi, parce qu'il y avoit occasion de rire, inter privatos parietes, je me mis à faire des contes, & lui aussi; mais les miens alloient plus vîte: de sorte que, soit ou pour m'éprouver, ou pour se venger, comme il me l'a confessé depuis, il lui prit fantaisie de changer de propos, & dit: O nous misérables réformés, de proférer tant de paroles oiseuses, dont nous rendrons compte; & vous le premier. Il est bien vrai, dis-je; mais, monsieur, il faut ici distingo Genevoisien; venons à l'écriture. Le sage dit qu'il y a tems de rire & de pleurer. Et bien j'avons ri; ce que nous avons dit n'offense personne. Les paroles oiseuses, sont celles qui offensent, & qui sont dites pour ôter l'office, ou le bénéfice, ou la renommée à un homme; comme si je disois, monsieur le principal abuse des graces de Dieu; & que, pour le prouver, je misse en avant cette démonstration: c'est que, tous les matins, il fait de son vit un chausse-pied. Ce bon ministre se prit si fort à rire, qu'il fut tout guéri: & puis dites qu'il ne se fait point de miracle à Genève. Dis que tu en as, papiste. Recevez donc ce présent, ce passé, ce futur, beaux & fidèles esprits. Vous y trouverez un insigne profit, attendu que tous les livres qui furent jamais faits, ou seront faits par hommes ou femmes, filles ou garçons, ou neutres, sont signes, ou marques, ou paraphrases, ou prédictions de cettui-ci tant naïf, clair & évident, lequel est la fin finale & intelligible de tous: & ainsi que tous ne sont & ne seront qu'interprétation des secrets ici exposés, & qui ne se trouvent que par dessein en ce beau & petit abondant moule de perfection exemplaire. Quiconque le saura, sera capable de toutes sciences, & n'ignorera que ce qu'il ne saura pas; d'autant que tout est ici au petit-pied en parfaite idée, clarifiant tout autant qu'il est possible. Que si quelque mauvais opiniâtre, incrédule, hérétique, stupide, conscientieux, faussonnier, ou autre ribaudaille ne me veut croire; je parle à vous qui êtes de telle qualité, & vous dis que, si vous ne croyez, je veux & désire qu'en guise de personne demi-sainte, chacun pour soi, vous puissiez recevoir une bonne secouade d'estrapade, qui vous dure une semaine, redoublant toujours pour mignarder votre constance, ou une gêne de rage de fondement, ou une cuisson de carnosités intolérable, ou un chatouillement de fines goutes, ou passion colique, voire tout ensemble avec toutes autres sortes d'incommodités à la sauce d'Allemagne, tant qu'à votre requête je vous donne remede. Et ne vous scandalisez, si, en l'excès de mes charités, je vous souhaite, avec si bonne & sainte affection, tel & si grand bien. Assurez-vous que ce n'est sans cause, d'autant que je sais qu'il vous en aviendra un merveilleux émolument; à cause que, chatouillés de telles friandises de maux & trouble, de l'aise cruel que vous en sentirez, aurez connoissance de votre faute, & ne serez plus juges ingrats d'autrui, qui peut-être vaut mieux que vous. Ainsi ce mal vous réussira en bien, afin que, vous souvenant de ce livre en vos rigueurs, vous y aurez recours; & vous vous en trouverez ou de même, ou mieux, ou pis, au grand avantage du salut de votre ame, si vous en savez bien user, & comme nos bons peres de familles, qui traitent bien leurs hôtes, & entretiennent les toîts de leurs maisons, de peur d'être incommodés.
Corollaire.
XIV. Par manda, j'en jure la bonne fête de madame la Saint-Jean, que je ne daignerois vous tromper loyalement; & y eût-il à gagner autant que le monde vaut, & fiez-vous en moi, comme le pauvre la Motte, qui étoit sur l'échaffaud prêt à être rompu, ce qui le fâchoit fort, parce qu'il ne l'avoit pas accoutumé, & il dit au greffier: hélas! monsieur le greffier, à la pareille; souvenez-vous de la grace que messieurs m'ont promise; je m'en fie en vous. Là, monsieur de la Motte, mon ami, fiez-vous à moi; on ne vous fera nul mal. Mais tandis que je vous sermone, il m'est avis que je vois un glorieux caparaçonneur d'intelligence bigarrée, qui, donnant dans les hypocondres de la conscience, pour éclorre quelque œuf d'hypocrisie feint, qu'il a couvé sous le voile bigot de sapience folle, lequel grignotant de dépit, & pour faire l'habile homme, jettera dédaigneusement l'œil sur ce monarque des livres d'humanité; blasphémera, & pour en conter se fera peter les mâchoires, comme un vendeur d'époussettes, disant que nos paroles sont erronées; & nous pensera faire des escapades d'admirations; alléguant des sentences du livre saint, auquel tels que lui n'entendent rien. O toi donc cettui là à qui je parlois tantôt, relevé d'orgueil, bouquin qui as été mille fois gourmandé par ta chambriere, ainsi qu'il se fait volontiers en nos cloîtres.
Beze. Savez-vous comment? Je fais cette parantese à votre discours; beuvez; puis vous acheverez. Mais devant, sachez que, quand une femelle s'addonne à un écclésiastique, elle est, le premier mois, sa chambriere; le second, elle est sa compagne; & le troisieme sa maîtresse; & ainsi conséquemment. Et de fait, votre chambriere vient-elle demeurer avec nous (pour nous servir, cela s'entend); le premier mois, elle est tant sage, que tout ce que j'ai est à moi. Si, en sortant de l'église, je la vois venir de chez un des confreres chanoines, je lui demanderai: d'où venez-vous, Jeanne? Je viens de chez votre compere, quérir votre vaisselle, que vous laissâtes hier que vous y fûtes souper. Ho dà! tout est encore à moi. Le mois d'après, je ferai la même question en même posture. Elle dira, je viens de quérir notre vaisselle, que nous laissâmes hier, chez notre compere où nous soupâmes. Ha, ha! nous y avons encore part. Mais après, si je l'interroge; elle me dira bien autrement. Que vous avez d'affaire, & n'avez point de chemise au cul! Vous voulez tout savoir comme les grands. Je viens de quérir ma vaisselle, que je laissai, hier au soir, chez mon compere où j'ai soupé. Voilà, tout est à elle. Mais je ne t'ai pas laissé, ô maître sophiste, perdu de la vanité de tes imaginations; ame déloyale qui ne peux comprendre le légitime Moyen de parvenir, auquel tu prétends d'arriver par sottise ou fraude ordinaire. Entens, vestaudier, que nous ne parlons ici que des livres d'humanité; & t'en vas faire panser à mon barbier; il te donnera, pour te faire docteur, une éponine ou épauliere, d'un coup de barre de fer, sur le collet, en guise de chausse d'hypocras, ou de hallebarde de drap. Que je dirois de belles choses, si je les savois; & en bons termes & beaux, si j'osois éventer ma doctrine. Je ne suis pas de ces petits docteraux, dont il est écrit: j'ai une tête de docteur à dîner. Un avocat du Mans ayant plaidé pour un boucher, & ayant gagné sa cause, il trouva sa partie. Hé bien, lui dit-il, n'ai-je pas bien plaidé pour vous? Je le sais bien, dit-il, monsieur; aussi en récompense, vous avez la plus belle tête de veau qui soit en la ville: ce sera pour votre dîner. Ce jour-là, nous devisions, en dînant, de choses diverses. On parloit d'une tête de veau, & aussi d'une serviette. A ces dernieres paroles, un jeune chantre dit à un monsieur: véritablement, monsieur, vous en avez une belle sur les épaules. Oh! devinez s'il parloit de tête, ou de serviette par intelligence. Je ne suis pas aussi docteur à la vinaigrette, ainsi qu'un tas de sages & beaux docteurs qui sont doctores à docendo, comme montes a movendo. C'est lancer du latin cela, comme pois en vessies. Allez donc au grat, correcteurs ingrats, & vous gratez le cul au soleil; puis succez vos ongles. Ça ici, bons amis du cœur, gens dociles, qui savourez le bien que dieu donne, voyez cette analogie d'harmonie parfaite. Si quelqu'un ne prend plaisir à ce banquet & aux beautés qu'il a produites, qu'il se fasse fouetter, comme fit celui qui s'adressa à madame la principale. Je vous prie d'écouter ce qu'en dit Ramus, qui fut son proche voisin. Paix là, paix; écoutez cet homme de bien.
Ramus. Près le collége du cardinal le Moine, de mon tems, & non si près, que ce ne fût aux fauxbourgs, une sage dame que tout le monde nommoit madame la principale, un mercredi matin qu'elle étoit à la porte assise, sans penser en mal, non plus qu'un autre: voici venir à elle un beau jeune homme habillé à la jésuite, ainsi qu'un écolier envoyé pour étudier. Il avoit une soutane. Soutane est un vétement; vétement est un accoutrement; accoutrement est dont on s'habille. Il étoit donc habillé d'une soutane. C'est comme nous eussions dit, de notre tems, un saye tout d'une venue. Je dis ceci, afin que vous trouviez ici la raison de tout; & notez qu'il est vrai que, de ce que vous desirez avoir la raison, sans faute vous la rencontrerez en ces mémoires. (Remarquez ce grand & admirable secret.) Si vous ne la rencontrez à votre intention, voici le remede; écrivez-la en un papier tant de fois, la corrigeant & racoûtrant, qu'elle vous plaise; & au soir, à soleil couchant, transcrivez-la, ou la faites transcrire en ce livre; & je vous assure que vous l'y trouverez au matin, si vous vivez: & que vous y regardiez, & que le livre soit encore en votre puissance, & que n'ayez perdu la vue, ou la mémoire. Et s'il y a encore quelque chose à dire, je le tiens pour dit, & c'est en quoi git l'admirable perfection de cette notre science universelle, mondaine & céleste.