Gaza. Bien donc, là, ne nous détournez plus, & n'en parlons plus, de par le diable, sans blasphêmer. Bran, vous n'en faites que causer, c'est assez. Pourquoi?
Quelqu'un. Parce que l'on fait des réponses qui ne sont pas bonnes. Pensez la belle chose que c'est, de mettre des ignorans au rang des doctes. C'est pour avoir de belles interprétations. Si je n'avois peur d'être cause que plusieurs blasphêmeroient, je vous conterois une infinité d'interprétations que les Cordeliers m'ont apprises. Or, bien que nous fassions ici mine de rire, si le disons-nous à la honte de ces dépouilleurs d'andouilles pour les nettoyer, & qui nous voudroient reprendre, encore que toute leur vie soit confite d'actions impudentes. Vous, Prélats, qui voyez comme nous faisons ici les fous en découvrant les folies, faites-les cesser, corrigez les fautes, détournez les impiétés, ôtez les mauvaises coutumes, minez l'ignorance; & les œuvres d'icelle s'écouleront. Sachez que ce volume est fait pour vous jetter la paille en l'œil, afin que vous abbatiez la simonie. Hé bien! diront-ils, on ne baillera plus d'argent pour les bénéfices; on n'entendra plus les écritures. Ce n'est pas-là le mal; il faut faire des prêtres, qui ne prennent point d'argent, pour distribuer les sacremens, & autres opérations ecclésiastiques.
Socrate. Or là, fendez, frappez, tirez, faites de belles défonçades d'entendement; il n'y a plus moyen de vous tenir. Cent mille petits diablotins de deçà & delà les monts, qui vous extravaguent, vous puissent casser des noix; que la gorge vous coupe le cou, il n'y a ni rime ni raison en votre fait.
Leri. J'aimerois autant les habitans de Versoi, du temps que la parole étoit de l'Evangile, lesquels avoient un Ministre, qui sans cesse leur reprochoit leur ignorance & indécence de mœurs, leur reprochant qu'il n'y avoit ni rime ni raison en leurs affaires; & si souvent leur tint ces propos, qu'il en devint fâcheux; tellement que la visitation étant, ils demanderent un autre pasteur; & ce avec grande instance, disant que cetui-là leur étoit insupportable. Le Consistoire averti, tant de la simplicité de ce peuple, que de la façon du Ministre trop rude pour agréer à ce petit troupeau, leur en adjugea un autre qui fut averti. Celui-ci les prêcha quelque temps par essai, puis pour l'établir absolument, il fut question d'assembler les habitans, pour savoir si ce nouveau venu leur seroit agréable. Ce qu'étant fait, & un de la compagnie des habitans étant délégué pour parler au Ministre, & lui faire trouver bon qu'il demeurât, lui dit: Monsieur, vous êtes agréable à tous nous autres, tant parce que vous êtes bel homme, que principalement à cause qu'il n'y a ni rime ni raison à tout votre fait.
L'autre. Ainsi en est-il de ce livre, qui jadis fut fait en belle rime croisée: mais celui qui l'a transcrit, sans y aviser, mêlant ce qui étoit deçà & delà, a fait qu'il n'y a ce semble, ni rime ni raison en apparence, non plus qu'à l'élection d'un Cardinal de ce temps, selon l'ordre hiérarchique du bon temps, que l'on s'alloit cacher & jetter dans les puits, de peur de devenir Evêque, pour la peine & labeur qu'il y a. Qu'ainsi vous en puisse avenir, Monsieur le Commissaire, qui êtes venu réformer les pavés qui usent trop les souliers. Je m'enquis de cette histoire du Ministre, passant par-là, d'autant que je ne veux rien dire, ni présenter, ni ouir, s'il n'est vrai. Si vous vous en souvenez, Monsieur de Pise, nous allions à une Diete en Suisse; & lors j'étois avec Mylord Bochow, lequel le Baron de Tierci, parce que baccon à Genève signifie du lard, le nommoit Monsieur du Lard? Comme nous soupions, je donnai à notre Prélat d'alors une tête de poulet; & par honneur, j'en présente une fendue de même au Baron de Kitblitz, Allemand, alquemiste. Il me cuida humer la vue avec les yeux, & manger le blanc du cul, tant il me regarda creux, comme si je l'eusse estimé sans cervelle. Ce ne fut pas tout. On n'y ose demander de malvoisie; c'est à propos de la morue rouge d'Ablis. Les femmes des pêcheurs de Versoi étoient allées à Geneve, (qui est le Paris de ce pays-là; c'est pourquoi le Duc de Savoye la voudroit avoir, pour faire le Roi) elles y avoient porté leur poisson, qu'elles vendirent fort bien; aussi étoit-il jeûne: & de fait, on s'escrime de jeûnes en ce pays-là avec un bâton à deux bouts, en disant que de se frotter d'une peau de jambon sans la savourer, est plus méritoire, que de se crever de poisson. Ces femmes avoient fait grand gain, parce que déja on surfait la marchandise en ce pays-là; & des Allemands avoient acheté leurs denrées à leurs mots à beaux quarts comptant, sans l'autre monnoye. Cette joie fut cause qu'elles s'accorderent de bere in peu de malvesia; & allerent en un cabaret, près la Fusterie, où elles eurent ce qu'elles demanderent pour de l'argent, (cela s'entend aussi bien qu'à Rome. Qui a nez pour sentir, qu'il flaire.) Elles s'en trouverent si bien, qu'en cet aise elles redemanderent de cette bonne liqueur; ce qui fut tant poursuivi, qu'à la fin, & gain, & fonds, tout y alla; & encore quelque bague d'argent à six tours demeura pour gage avec les plates. Tant que le bon goût & les vapeurs durerent, elles ne se soucioient de rien. Ainsi gaies & gaillardes, elles s'en retournerent. Ayant un peu passé la franchise, & trouvé un endroit de belle verdure, (c'étoit en été) elles s'aviserent de dormir un petit, qui dura jusqu'à presque soleil couchant, qu'une se réveilla qui réveilla les autres. Cette premiere, encore toute étourdie, avisa une bouteille verte, qu'une d'elles avoit emplie d'huile avant boire, elle s'écria: ô di, comera la Guernera, vede; vede vo le gro lizard ver? De cela, les autres épouvantées se leverent; & toutes ensemble, comme cette-là, à belles pierres, se mirent à lapider cette bouteille; & la bouteille se cassant, elles disoient, l'oyant casser: les ous se cassent; & puis, l'huile épandue, disoient; c'est le velain qu'il rend; vees commi il mode. Depuis ce temps-là, la malvoisie a été à si bon marché, que qui en demande à Versoi, en a pour soi & pour sa chartée de beurre frais.
Conteri. J'attendois que vous parleriez de ce petit ruisseau que nous passâmes avec cette compagnie-là, quand nous y fûmes pour les affaires des ubiquitaires. Je me souviens qu'ayant passé le pont de beurre, Curion, notre hôte de Basle, nous fit baisser, pour voir ce ruisseau tant célebre. (Le seigneur Chevalier, grand Hébreu, & si savant qu'il en étoit bossu, a mis l'histoire dans le Talmuld, qu'il a revu, quand nous le faisions imprimer à Basle. Je le vous dirai; aussi-bien il n'y a personne qui ne le sache; & c'est pour vous montrer que j'ai de l'esprit, & que je m'entends à l'hébreu, comme une pie à étendre du beurre frais sur du pain. Quand j'en faisois leçon, cela alloit à la balance, comme un chat qui pese des doublons en une bouteille. Même, s'il vous souvient, je le vous dirai en notre langue, pour survenir à ceux qui n'entendent pas le chrétien. Un jour, pour faire le mignon, j'avois en l'Eglise mon Pseautier en Hébreu, où je lisois ne plus ne moins qu'un singe qui épluche des noisettes vertes. Je devois dire la leçon; je laisse mon livre & m'en vais au lutrin. Si-tôt que je fus descendu de ma chaire, notre ami Chastin prit mon livre, & l'ouvrit: mais aussi-tôt il le laissa & se retira de-là, allant se plaindre aux autres chanoines, que je tenois des livres méchans; que j'étois magicien: & que je ne portois à l'Eglise que des livres prophanes, comme une bible, & autres de telle farine. Par dépit, je dirai mon histoire en langage que tout le monde entendra, s'il s'y connoît: je la dirois bien tout autrement; mais je n'y entends que le haut Allemand; il est trop froid; cela ne seroit jamais fait).
Passage.
IV. Es pays d'Alsassie, en un endroit assez beau, [si vous n'y avez été, cela ne vous servira de rien de vous le décrire, parce que vous n'y connoîtrez rien; & si vous y avez été, c'est assez, cela vous importuneroit de le rapporter, sinon allez-y.] Là, les dames sont assez libres, mais sages; & pour le bien faire paroître, elles ne pissent qu'une fois la semaine: & c'est au vendredi qu'elles s'assemblent, au matin, toutes par bandes; ce qu'il fait étrangement beau voir] & selon leurs dignités, s'en vont en pisserie, comme on va à la foire: de quoi elles n'ont non plus de honte, que les femmes de bien, qui montrent l'appanage de leur fessier aux eaux de Pougues. Que c'est que des coutumes des pays! On ne le trouveroit pas bon ici; & là il est délectable: ainsi qu'ès villes de Normandie, où plusieurs en leur pochette gauche portent un mouchoir pour le cul, ainsi qu'en la droite un pour le nez. Ces femmes étant arrivées au lieu de la pissoire, ou pissotiere, elles se disposent comme les montagnes d'Angleterre, chacune où elle est, y gardant dignités, prérogatives & honneurs, ainsi qu'ès actes publics & notables, ne plus ne moins que se mettent les chevaliers en leur rang, le jour de leur cérémonie. En cette commodité, abondamment, joyeusement, & à la copieuse & bénigne décharge des reins, elles vuident leurs vessies, & pissent tant, que cette riviere en est faite & continuée; & de-là les Allemans, Flamans & Anglois font venir la bonne eau, pour faire de la biere, la plus double & du plus haut goût. Cela est cause que leurs femmes ne les aiment pas tant, qu'elles font les François, d'autant que ces femmes-là pensent que leurs maris leur veulent derechef reverser leur urine dans le corps. Que s'il y a des femmes qui ne savent bien pisser, on les envoie à Genève, d'autant que là il y a plusieurs belles écoles, où on apprend à pisser & chier en public & en compagnie, au grand soulagement des honteux, qui là apprennent à perdre la sotte honte qui resserre le boyau culier. Et je vous dirai que ce qu'ils font est, parce qu'il n'y a point de moines en ce pays-là; & partant point de frocs, & par ainsi point d'instrumens de deshonterie. On m'a assuré que depuis, ceux d'Amiens en ont dressé de belles écoles aux Botrues, où l'on fait leçon de chierie.
Durantius. Vous vous êtes équivoqué, sans faillir; mais vous n'avez pas commencé à l'origine de cette riviere. Il falloit le dire. Ce que je vous dirai, tiré du Zohar, que le bon vieillard Postel a traduit, après qu'il eut conféré avec un juif qui devint chrétien. Après avoir lu cette histoire, laquelle aussi fit réduire quelques huguenots à se faire catholiques, aussi-bien que les moines qui s'en firent huguenots; & ce que ceux-ci en ont fait, est pour se mieux entendre en garces. Quant au juif, il l'a fait pour avoir congé de manger du lard & du salé, afin de trouver le vin meilleur. Du temps que les bons hommes [c'est-à-dire non les minimes, qui sont très-petits; & jamais bonté ne se mit en peu de lieu] alloient par le monde, [je n'entends pas des faiseurs de mines, mais des simples & sages] il y eut un saint personnage, qui, passant chemin, se rencontra à Barace, près de Durtal en Anjou. [Je ne parle pas de maître Pierre, que le prévôt des maréchaux cherchoit: & l'ayant un jour rencontré, ne sachant pas que ce fût lui, le laissa, ne le connoissant point. Avant que le laisser, il lui demanda: qui es-tu? Je suis un pauvre homme, petit marchand. Comment as-tu nom? Pierre Chaillou, ou Caillou. D'où es-tu? De Durtal. Où va-tu? A Rochefort. De quel métier es-tu? Sabotier. Que diable! tu es dur, il ne te faut plus qu'être vêtu d'une cuirasse, pour t'achever de durcir.
Calpin. Comment diriez-vous une cuirasse ou corselet en latin? C'est, dit frere Jean de Laillée, durabit. Or taisez-vous; vous empêchez l'affaire de ce saint homme. Achevez, monsieur le doguetter.)