Mais où, mais quand ai-je vécu ma vie heureuse pour m’en souvenir, pour l’aimer, pour la désirer ? Et il ne s’agit pas ici de mon désir ou du vœu de quelques hommes ; car en est-il un qui ne veuille être heureux ? Une notion moins sûre permettrait-elle une volonté si certaine ?
Demandez à deux hommes s’ils veulent porter les armes : peut-être l’un dira oui, l’autre non ; demandez-leur s’ils veulent être heureux, tous deux répondront sans hésiter que tel est leur désir, et le même désir appelle l’un aux armes et en détourne l’autre. Ne serait-ce pas que, trouvant leur plaisir, l’un ici, l’autre là, tous deux s’accordent néanmoins dans leur volonté d’être heureux, comme ils s’accorderaient dans la réponse à la question s’ils veulent avoir sujet de joie ; et cette joie même, c’est ce qu’ils appellent bonheur, l’unique but qu’ils poursuivent par des voies différentes. Or, comme la joie est chose que tout homme, un jour, a ressentie, il faut que ce nom de bonheur en représente la connaissance à la mémoire.
XXII
Dieu, unique joie du cœur.
Loin, mon Dieu, loin du cœur de votre serviteur humilié devant vous de trouver son bonheur en toutes joies ! Car il en est une refusée aux impies, connue de vos serviteurs qui vous aiment ; cette joie, c’est vous. Et voilà la vie heureuse, se réjouir en vous, de vous et pour vous ; la voilà, il n’en est point d’autre. La placer ailleurs, c’est poursuivre une autre joie que la véritable, et cependant, la volonté qui s’en éloigne s’attache encore à son image.
XXIII
Amour naturel des hommes pour la vérité : ils ne la haïssent que lorsqu’elle contrarie leurs passions.
Tous les hommes ne veulent donc pas être heureux, car il en est qui, refusant de se réjouir en vous, seule vie bienheureuse, refusent leur félicité. Et pourtant qui ne la veut ? Mais « la chair convoite contre l’esprit, l’esprit contre la chair ; on ne peut plus ce que l’on veut[227] », on retombe dans ce que l’on peut, et l’on s’en contente ; car ce que l’on ne peut pas, on ne le veut pas d’une volonté assez forte pour le pouvoir.
[227] Galat., V, 17.
Je leur demande à tous s’ils ne préfèrent pas la joie de la vérité à celle du mensonge. Et ils n’hésitent pas plus ici que pour la réponse à la question du bonheur. Car la vie heureuse, c’est la joie de la vérité ; c’est la joie en vous, qui êtes la vérité, ô Dieu ! ma lumière, mon salut, mon Dieu. Nous voulons tous cette vie bienheureuse ; nous voulons tous cette vie, seule bienheureuse ; nous voulons tous la joie de la vérité.
J’en ai vu plusieurs qui voulaient tromper, nul qui voulût l’être. Où donc les hommes ont-ils pris cette connaissance du bonheur, si ce n’est où ils ont pris celle de la vérité ? car ils aiment la vérité, puisqu’ils ne veulent pas être trompés. Et ils ne peuvent aimer la vie heureuse, qui n’est que la joie de la vérité, sans aimer la vérité. Et ils ne sauraient l’aimer si la mémoire n’en avait aucune idée.
Pourquoi donc n’y cherchent-ils pas leur joie, pour y trouver leur félicité ? C’est qu’ils sont fortement préoccupés de ces vanités qui leur créent plus de misères que ce faible souvenir ne leur laisse de bonheur. « Il est encore une faible lumière dans l’âme de l’homme. Qu’il marche, qu’il marche, tant qu’elle luit, de peur d’être surpris par les ténèbres[228] ».