Suis-je donc ici un mystère pour moi-même ? Mais ne vois-je pas en vous, ô Vérité, que l’intérêt seul du prochain doit me rendre sensible à la louange ? Est-ce ainsi que je suis ? je l’ignore. Et en cela, je vous connais mieux que moi-même. Oh ! révélez-moi à moi, mon Dieu ; que je signale aux prières de mes frères les secrètes blessures de mon âme.
Encore un retour sur moi : je veux me sonder plus à fond. Si la seule utilité du prochain me fait agréer la louange, d’où vient que le blâme jeté à un autre m’intéresse moins que celui qui me touche ? Pourquoi suis-je plus vivement blessé du trait qui m’atteint, que de celui dont une même injustice frappe un frère en ma présence ? Est-ce encore là un secret qui m’échappe ? Et que n’ai-je déjà pris mon parti de me tromper moi-même, et de trahir devant vous la vérité et de cœur et de bouche !
Éloignez de moi, Seigneur, cette folie, de peur que mes paroles ne soient pour moi « l’huile qui parfume la tête du pécheur[249] » ; « je suis pauvre et dénué[250] », et tout ce que j’ai de mieux, c’est cette déplaisance de moi-même attestée par le gémissement intérieur, et qui ne se lassera de poursuivre votre miséricorde, que vous n’ayez soulagé mes défaillances, en consommant ma régénération dans la paix ignorée de l’œil superbe.
[249] Ps. CXL, 5.
[250] Ps. CVIII, 22.
XXXVIII
Vaine gloire, poison subtil.
Les paroles de notre bouche, nos actions qui se produisent à la connaissance des hommes, amènent la plus dangereuse tentation, cet amour de la louange, qui recrute, au profit de certaine qualité personnelle, des suffrages mendiés, et trouve encore à me séduire par les reproches mêmes que je me fais. Souvent l’homme tire une vanité nouvelle du mépris même de la vaine gloire ; et la vaine gloire rentre en lui par ce mépris dont il se glorifie.
XXXIX
Complaisance en soi-même.
Il est encore en nous un autre ennemi, une tentation de même nature ; cette complaisance en soi qui se repaît de son inanité, se souciant peu de plaire ou déplaire au prochain. Or, celui qui se plaît à lui-même vous déplaît souverainement, soit qu’il prenne en lui pour bien ce qui n’est pas bien, ou qu’il revendique comme son bien propre celui qu’il tient de vous ; soit que, reconnaissant votre don, il l’attribue à ses mérites, ou qu’enfin il confesse votre grâce, mais avec cette joie de l’égoïsme qui envie aux autres les mêmes faveurs. Parmi tant de périls et d’épreuves, vous le voyez, mon cœur tremble ; et votre sollicitude est plus grande à guérir mes blessures, que ma vigilance à n’être pas blessé.