Est-ce ainsi que se prédit l’avenir ? Est-ce en présence d’images, messagères de ce qui n’es pas encore ? Mon Dieu, je confesse ici mon ignorance. Mais, ce dont je suis certain, c’est que d’ordinaire nous préméditons nos actes futurs ; que cette préméditation est présente, tandis que l’acte prémédité, en tant que futur, n’est pas encore. Notre préméditation commençant à se réaliser l’acte sera, non plus à venir, mais présent.

Quel que soit donc ce secret pressentiment de l’avenir, on ne saurait voir que ce qui est. Or, ce qui est déjà, n’est point à venir, mais présent. Ainsi, voir l’avenir, ce n’est pas voir ces réalités futures qui ne sont pas encore, mais peut-être les causes et les symptômes qui existent déjà, prémices de l’avenir déjà présentes aux regards de la pensée qui le conçoit ; cette conception est déjà dans l’esprit, et elle est présente à la vision prophétique.

Une preuve éloquente entre tant de témoignages : je vois l’aurore et je prédis le lever du soleil. Ce que je vois est présent, ce que je prédis est futur ; non pas le soleil qui est déjà, mais son lever qui n’est pas encore ; et si mon esprit ne se l’imaginait, comme au moment où j’en parle, cette prédiction serait impossible. Or, cette aurore, que je vois dans le ciel, n’est pas le lever du soleil, quoiqu’elle le devance, non plus que cette image que je vois dans mon esprit, mais leur présence coïncidente me fait augurer le phénomène futur. Ainsi, l’avenir n’est pas encore ; donc il n’est pas, donc il ne peut se voir ; mais il se peut prédire d’après des circonstances déjà présentes et visibles.

XIX
De la prescience de l’avenir.

Mais dites, Monarque souverain de votre création, comment enseignez-vous aux âmes les événements futurs ? Ne les avez-vous pas révélés à vos prophètes ? Dites, comment enseignez-vous l’avenir, vous pour qui rien n’est avenir ; ou, plutôt, comment enseignez-vous ce qui de l’avenir est déjà présent ? Car le néant pourrait-il s’enseigner ? C’est un secret, je le sens, supérieur à mon intelligence ; « faible par elle-même, ma vue n’y saurait atteindre » ; mais vous serez sa force, si vous voulez, ô douce lumière des yeux de mon âme !

XX
Quel nom donner aux différences du temps ?

Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur. Mais peut-être dira-t-on, avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas, j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes ; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.

XXI
Comment mesurer le temps ?

Nous mesurons le temps à son passage, ai-je dit plus haut ; en sorte que nous pouvons affirmer qu’un temps est double d’un autre, ou égal à un autre, ou tel autre rapport que cette mesure exprime. Ainsi donc c’est à son passage que nous mesurons le temps. D’où le sais-tu ? dira-t-on peut-être. Je sais, répondrai-je, que nous le mesurons, que nous ne saurions mesurer ce qui n’est pas, et que le passé ou l’avenir n’est qu’un néant. Or, comment mesurons-nous le temps présent, puisqu’il est sans étendue ? Il ne se mesure qu’à son passage ; passé, il ne se mesure plus ; car il n’est plus rien de mesurable.

Mais d’où vient, par où passe, où va le temps, quand on le mesure ? D’où, sinon de l’avenir ? Par où, sinon par le présent ? Où, sinon dans le passé ? Sorti de ce qui n’est pas encore, il passe par l’inétendu pour arriver à ce qui n’est plus. Comment donc mesurer le temps, si ce n’est par certains espaces ? Ces distinctions des temps simples, doubles, triples ou égaux, qu’est-ce autre chose que des espaces de temps ? Quel espace est donc pour nous la mesure du temps qui passe ? Est-ce l’avenir d’où il vient ? Mais mesure-t-on ce qui n’est pas encore ? Est-ce le présent par où il passe ? Mais l’inétendu se mesure-t-il ? Est-ce le passé où il entre ? Mais comment mesurer ce qui n’est plus ?