[276] Ps. CXIII, 16.
III
Des ténèbres répandues sur la surface de l’abîme.
« Or la terre était invisible et informe », espèce d’abîme profond sur qui ne planait aucune lumière, chaos inapparent. C’est pourquoi vous avez dicté ces paroles : « Les ténèbres étaient à la surface de l’abîme[277] ». Qu’est-ce que les ténèbres, sinon l’absence de la lumière ? Et si la lumière eût été déjà, où donc eût-elle été, sinon au-dessus des choses, les dominant de ses clartés ? Or la lumière n’étant pas encore, la présence des ténèbres c’est son absence. Les ténèbres étaient, — c’est-à-dire, la lumière n’était pas, comme il y a silence où il n’y a point de son. Qu’est-ce en effet que le règne du silence, sinon la vacuité du son ? N’est-ce pas vous, Seigneur, qui enseignez ainsi cette âme qui vous parle ? n’est-ce pas vous qui lui enseignez qu’avant de recevoir de vous la forme et l’ordre, cette matière n’était qu’une confusion, sans couleur, sans figure, sans corps, sans esprit ; non pas un pur néant toutefois, mais je ne sais quelle informité dépourvue d’apparence ?
[277] Gen., I, 2.
IV
Matière primitive.
Et cela, comment le désigner pour être compris des intelligences plus lentes, autrement que par une dénomination vulgaire ? Où trouver, dans toutes les parties du monde, quelque chose de plus analogue à cette informité vague, que la terre et l’abîme ? car, placés l’un et l’autre au dernier échelon de l’existence, sont-ils comparables aux créatures supérieures, revêtues de gloire et de lumière ? Pourquoi donc n’admettrais-je pas que, par complaisance pour la faiblesse de l’homme, l’Écriture ait nommé « terre invisible et sans forme » cette informité matérielle, que vous aviez créée d’abord dans cette aride nudité, pour en faire un monde paré de formes et de beauté ?
V
Sa nature.
Et lorsque notre pensée y cherche ce que les sens en peuvent atteindre, en se disant : Ce n’est ni une forme intelligible, comme la vie, comme la justice, puisqu’elle est matière des corps ; ni une forme sensible, puisque ni la vue, ni le sens n’ont de prise sur ce qui est invisible et sans forme ; quand l’esprit de l’homme, dis-je, se parle ainsi, il faut qu’il se condamne à l’ignorance pour la connaître, et se résigne à l’ignorer en la connaissant.
VI
Comment il faut la concevoir.
S’il faut, Seigneur, que ma voix et ma plume publient à votre gloire tout ce que vous m’avez appris sur cette matière primitive, j’avoue qu’autrefois, entendant son nom dans la bouche de gens qui m’en parlaient, sans pouvoir m’en donner une intelligence qu’ils n’avaient pas eux-mêmes, ma pensée se la représentait sous une infinité de formes diverses ; ou plutôt ce n’était pas elle que ma pensée se représentait, c’était un pêle-mêle de formes horribles, hideuses, mais pêle-mêle de formes que je nommais informe, non pour être dépourvu de formes, mais pour en affecter d’inouïes, d’étranges, et telles qu’une réalité semblable offerte à mes yeux eût rempli ma faible nature de trouble et d’horreur. Cet être de mon imagination n’était donc pas informe par absence de formes, mais par rapport à des formes plus belles. Et cependant la raison me démontrait que, pour concevoir un être absolument informe, il fallait le dépouiller des derniers restes de forme, et je ne pouvais ; j’avais plus tôt fait de tenir pour néant l’objet auquel la forme était refusée, que de concevoir un milieu entre la forme et rien, entre le néant et la réalité formée, une informité, un presque néant.