Aussi le Maître de votre grand serviteur, en racontant que vous avez créé dans le principe le ciel et la terre, l’Esprit-Saint ne dit mot des temps, est muet sur les jours. Car ce ciel du ciel, que vous avez fait dans le principe, est une création d’intelligence, qui sans vous être coéternelle, ô Trinité, participe néanmoins à votre éternité. L’ineffable bonheur de contempler votre présence arrête sa mobilité, et depuis son origine, invinciblement attachée à vous, elle s’est élevée au-dessus des vicissitudes du temps. Et cette terre invisible, informe, n’a pas été non plus comptée dans l’œuvre des jours ; car, où l’ordre, où la forme ne sont pas, rien n’arrive, rien ne passe, et dès lors point de jours, point de succession de temps.
X
Invocation.
O vérité, lumière de mon cœur ! ne laissez pas la parole à mes ténèbres. Entraîné au courant de l’instabilité, la nuit m’a pénétré ; mais c’est du fond de ma chute que je me suis senti renaître à votre amour. Égaré, j’ai retrouvé votre souvenir ; j’ai entendu votre voix me rappeler ; et la révolte tumultueuse de mes péchés me permettait à peine de l’entendre. Et me voici, maintenant, tout en nage, hors d’haleine, revenu à votre fontaine sainte. Oh ! ne souffrez pas qu’on m’en repousse. Que je m’y désaltère, que j’y puise la vie ! Car je ne suis pas ma vie à moi-même. Quand je vivais mal, j’ai bien pu être ma mort ; mais ce n’est qu’en vous que je puis revivre. Parlez-moi ; instruisez-moi ! Je crois au témoignage de vos livres saints ; mais quels profonds mystères sous leurs paroles !
XI
Ce que Dieu lui a enseigné.
Seigneur, vous m’avez déjà dit à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que vous êtes « seul éternel, seul en possession de l’immortalité[279] » ; parce que rien ne change en vous, ni forme, ni mouvement ; que votre volonté n’est point sujette à l’inconstance des temps, car une volonté variable ne saurait être une volonté immortelle. Je vois clairement cette vérité en votre présence ; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure ! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée ! Seigneur, vous m’avez encore dit à l’oreille, d’une voix forte, que vous êtes l’auteur de toutes les natures, de toutes les substances qui ne sont pas ce que vous êtes, et sont néanmoins ; qu’il n’est rien qui ne soit votre ouvrage, hors le néant et ce mouvement de la volonté qui, s’éloignant de vous, abandonne l’être par excellence pour l’être inférieur : car ce mouvement est une défaillance et un péché ; qu’enfin nul péché, soit au faîte, soit au dernier degré de votre création, ne saurait vous nuire ou troubler votre ordre souverain. Je vois clairement cette vérité en votre présence ; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure ! et qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée !
[279] I Tim., VI, 16.
Seigneur, vous m’avez dit encore à l’oreille du cœur, d’une voix forte, que cette créature même ne vous est pas coéternelle, qui n’a d’autre volonté que la vôtre ; qui, s’enivrant des intarissables délices d’une possession chaste et permanente, ne trahit nulle part et jamais sa mutabilité de nature, et, liée de tout son amour à votre présente éternité, n’a point d’avenir à attendre, point de passé dont la fuite ne lui laisse qu’un souvenir, supérieure à la vicissitude, étrangère aux atteintes du temps. O créature bienheureuse ! si elle existe ; heureuse de cet invincible attachement à votre béatitude ; heureuse d’être à jamais la demeure de votre éternité, et le miroir de votre lumière ! Et qui mérite mieux le nom de ciel du ciel que ce temple spirituel, plongé dans l’ivresse de votre joie sans que nulle fantaisie incline ailleurs sa défaillance ; pure intelligence, unie par le lien d’une paix divine aux esprits de sainteté, habitants de votre cité sainte, cité céleste, et par delà tous les cieux ? C’est de là que vient à l’âme la grâce de comprendre jusqu’où son malheureux pèlerinage l’a éloignée de vous, et si elle a déjà soif de vous ; « si ses larmes sont devenues son pain, quand chaque jour on lui demande : Où est ton Dieu[280] » ? Si elle ne vous adresse d’autre vœu, d’autre prière, qu’afin d’habiter votre maison tous les jours de sa vie. Et quelle est sa vie que vous-même ? et quels sont vos jours que votre éternité ; puisque vos années ne manquent jamais, et que vous êtes le même ?
[280] Ps. XLI, 3, 4, 11.
Que l’âme comprenne donc combien votre éternité plane au-dessus de tous les temps, puisque les intelligences, votre temple, qui n’ont pas voyagé aux régions étrangères, demeurent par leur fidélité à votre amour affranchies des caprices du temps. Je vois clairement cette vérité en votre présence ; qu’elle m’apparaisse chaque jour plus claire, je vous en conjure ! et, qu’à l’ombre de vos ailes, je demeure humblement dans cette connaissance que vous m’avez révélée !
Mais je ne sais quoi d’informe se trouve dans les changements qui altèrent les choses de l’ordre inférieur. Et quel autre que l’insensé, égaré dans le vide, et flottant sur les vagues chimères de son cœur, pourrait me dire que, si toute forme était arrivée par réduction successive à l’anéantissement, la seule existence de cette informité, substance inapparente de toute transformation, suffirait à produire les vicissitudes du temps ? Chose impossible : car, point de temps sans variété de mouvements, et point de variété sans formes.