Contradicteurs, qu’avez-vous à répondre ? Ai-je avancé une erreur ? — Non. — Quoi donc ? Est-ce une erreur de prétendre que toute nature formée, que toute matière capable de forme, ne tiennent leur être que de celui qui est la souveraine bonté, parce qu’il est le souverain être ? Non, dites-vous. Quoi donc ? que niez-vous ? serait-ce l’existence d’une créature supérieure, dont le chaste amour embrasse si étroitement le vrai Dieu, le Dieu de l’éternité, que, sans lui être coéternelle, elle ne se détache jamais de lui pour tomber dans le torrent des jours, et se repose dans la contemplation de son unique vérité ? Aimé de cette heureuse créature, de tout l’amour que vous exigez, ô Dieu, vous vous montrez à elle, et vous lui suffisez, et elle ne se détourne jamais de vous, pas même pour se tourner vers soi. Voilà cette maison de Dieu, qui n’est faite d’aucun élément emprunté à la terre ou aux cieux corporels ; demeure spirituelle ; admise à la jouissance de votre éternité, parce qu’elle demeure dans une pureté éternelle. Vous l’avez fondée à jamais ; tel est votre ordre, et il ne passe point. Et cependant elle ne vous est point coéternelle ; elle a commencé, car elle a été créée. Nous ne trouvons pas, il est vrai, de temps avant elle, selon cette parole : « La sagesse a été créée la première[282] » ; non pas cette Sagesse dont vous êtes le père, ô mon Dieu, égale et coéternelle à vous-même, par qui toutes choses ont été créées ; principes en qui vous avez fait le ciel et la terre ; mais cette Sagesse, créature, substance intelligente, lumière par la contemplation de votre lumière ; car, toute créature qu’elle est, elle porte aussi le nom de Sagesse ; mais la lumière illuminante diffère de la lumière illuminée ; la Sagesse créatrice, de la Sagesse créée ; comme la Justice justifiante, de la Justice opérée par la justification. Ne sommes-nous pas appelés aussi votre Justice ? L’un de vos serviteurs n’a-t-il pas dit : « Afin que nous soyons la Justice de Dieu en lui[283] » ? Il est donc une Sagesse créée la première ; et cette Sagesse n’est autre chose que ces essences intelligentes, membres de votre Ville Sainte, notre mère, qui est en haut, libre, éternelle dans les cieux ; et quels cieux, sinon ces cieux sublimes, vos hymnes vivantes, ce ciel des cieux qui est à vous ?

[282] Eccl., I, 4.

[283] II Cor., V, 21.

Sans doute, nous ne trouvons pas de temps qui précède cette Sagesse. Créée la première, elle devance la création du temps ; mais avant elle préexiste l’éternité du Créateur dont elle tire sa naissance, non pas selon le temps, qui n’était pas encore, mais suivant sa condition d’être créé. Elle procède donc de vous, ô mon Dieu ! toutefois bien différente de vous, loin d’être vous-même. Il est vrai que, ni avant elle, ni en elle, nous ne trouvons aucun temps ; que, demeurant toujours devant votre face, sans défaillance, sans infidélité, cette constance l’élève au-dessus du changement ; mais sa nature, qui le comporte, ne serait plus qu’une froide nuit, si son amour ne trouvait dans l’intimité de votre union un éternel midi de lumière et de chaleur.

Rayonnante demeure, palais resplendissant, « oh ! que ta beauté m’est chère, résidence de la gloire de mon Dieu[284] », sublime ouvrier qui réside dans son ouvrage ! combien je soupire vers toi du fond de ce lointain exil, et je conjure ton Créateur de me posséder aussi, de me posséder en toi ! car ce créateur est le mien. Je me suis égaré comme une brebis perdue ; mais je compte sur les épaules du bon Pasteur, ton divin architecte, pour être reporté dans ton enceinte.

[284] Ps. XXV, 8.

Que répondez-vous maintenant, contradicteurs à qui je parlais, vous qui pourtant reconnaissez Moïse pour un fidèle serviteur de Dieu, et ses livres pour les oracles du Saint-Esprit ? Dites, n’est-ce pas là cette maison de Dieu qui, sans lui être coéternelle, a néanmoins son éternité propre dans les cieux ? Vainement vous cherchez en elle la vicissitude et le temps, vous ne les trouverez jamais ; n’est-elle pas exaltée au-dessus de toute étendue fugitive, la créature qui puise sa félicité dans une permanente union avec Dieu ? Oui, sans doute. Eh bien ! que trouvez-vous donc à reprendre dans toutes ces vérités que le cri de mon cœur a fait remonter vers mon Dieu, quand je prêtais l’oreille intérieure à la voix de ses louanges ? Dites, où est donc l’erreur ? Est-ce dans cette opinion que la matière était informe ; que, là où la forme n’est pas, l’ordre ne saurait être ; que l’absence de l’ordre faisait l’absence du temps, et qu’il n’y avait pourtant là qu’un presque néant, qui, doué toutefois d’une sorte d’être, ne le pouvait tenir que du principe de tout être et de toute existence ? C’est ce que nous accordons encore, dites-vous.

XVI
Contre les contradicteurs de la vérité.

Je veux m’entretenir un instant en votre présence, ô mon Dieu ! avec ceux qui reconnaissent pour véritables toutes les révélations dont la parole de votre Vérité a éclairé mon âme. Pour ceux qui les nient, qu’ils s’assourdissent eux-mêmes tant qu’ils voudront de leurs aboiements ; je les inviterai de toutes mes forces à rentrer dans le calme, pour préparer en eux la voie à votre Verbe. S’ils s’y refusent, s’ils me repoussent, je vous en supplie, mon Dieu, « ne me laissez pas dans votre silence » ; oh ! parlez à mon cœur en vérité ; car il n’appartient qu’à vous de parler ainsi, et ces insensés, qu’ils restent dehors, soulevant de leur souffle la terre poudreuse qui aveugle leurs yeux ; et j’entrerai dans le plus secret de mon âme ; et mes chants vous diront mon amour, et mes gémissements, les ineffables souffrances de mon pèlerinage ; et mon cœur, toujours élevé en haut dans la chère souvenance de Jérusalem, n’aura de soupirs que pour Jérusalem, ma patrie, Jérusalem, ma mère, Jérusalem et vous, son roi, son soleil, son père, son protecteur, son époux, ses chastes et puissantes délices, son immuable joie ; joie au-dessus de toute parole ; sa félicité parfaite, son bien unique et véritable, vous, le seul bien, le bien en vérité et par excellence ; non, mes soupirs ne se tairont pas que vous ne m’ayez reçu dans la paix de cette mère chérie, dépositaire des prémices de mon esprit, foyer d’où s’élancent vers moi toutes ces lumières, et que votre main n’ait rassemblé les dissipations, réformé les difformités de mon âme, pour la soutenir dans une impérissable beauté, ô ma miséricorde ! ô mon Dieu !

Quant à ceux qui ne contestent point ces vérités, dont la vénération, d’accord avec la nôtre, élève au plus haut point d’autorité les saintes Écritures tracées par Moïse, votre saint serviteur, mais qui trouvent à reprendre dans mes paroles, voici ce que je leur réponds : « Seigneur notre Dieu, soyez l’arbitre entre mes humbles révélations et leurs censures ».