[287] Gen., I, 9.
Ainsi, la Genèse garde le silence sur la création de certains êtres ; et, ni la rectitude de la foi, ni la certitude de la raison, ne permettent de douter que Dieu les ait créés. Quel autre qu’un insensé oserait conclure qu’ils lui sont coéternels, de ce que la Genèse affirme leur existence sans parler de leur création ? Eh ! pourquoi donc refuserions-nous de concevoir, à la lumière de la Vérité, que cette terre invisible et sans ordre, abîme de ténèbres, soit l’œuvre de Dieu, tirée du néant ; non coéternelle à lui, quoique le récit divin omette le moment de sa création ?
XXIII
Deux espèces de doutes dans l’interprétation de l’Écriture.
J’écoute, je pèse ces sentiments divers, selon la portée de ma faiblesse, que je confesse à mon Dieu, dont elle est connue, et je vois qu’il peut naître deux sortes de débats sur les témoignages que nous ont laissés les plus fidèles oracles de la tradition. Ils peuvent porter, d’une part, sur la vérité des choses ; de l’autre, sur l’intention qui en dicte le récit ; car il est différent de chercher la vérité en discutant le problème de la création, ou de préciser le sens que Moïse, ce grand serviteur de notre foi, attache à sa parole.
A l’égard de la première difficulté, loin de moi ceux qui prennent leurs mensonges pour la vérité ! A l’égard de la seconde, loin de moi ceux qui prétendent que Moïse affirme l’erreur ! Mais, ô Seigneur, paix et joie en vous, avec ceux qui se nourrissent de la vérité dans l’étendue de l’amour ! Approchons-nous ensemble de votre sainte parole, et cherchons votre pensée dans l’intention de votre serviteur, dont la plume est votre interprète.
XXIV
Difficultés de déterminer le vrai sens de Moïse entre plusieurs également vrais.
Mais, entre tant de solutions différentes et toutes véritables, qui de nous osera dire avec confiance : Voici la pensée de Moïse ; voici le sens où il veut que l’on prenne son récit ? Qui l’osera dire avec cette hardiesse qui affirme la vérité d’une interprétation, qu’elle ait été ou non dans la pensée de Moïse ?
Et moi, mon Dieu, moi, votre serviteur, qui vous ai voué ce sacrifice de mes confessions, et demande à votre miséricorde la grâce d’accomplir ce vœu, je déclare avec assurance que vous êtes par votre Verbe immuable, l’auteur de toutes les créatures invisibles et visibles. Mais puis-je soutenir avec la même puissance de conviction que Moïse n’avait pas en vue d’autres sens lorsqu’il écrivait : Dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre ? Je vois dans votre vérité la certitude de ma parole, et je ne puis lire dans l’esprit de Moïse si telle était sa pensée en s’exprimant ainsi. Car peut-être a-t-il entendu par « Principe » le Commencement de l’œuvre, et, par les mots de ciel et de terre, les créatures spirituelles ou corporelles, non dans la perfection de leur être, mais à l’état d’ébauche informe. Je vois bien que, de ces deux sens, ni l’un ni l’autre ne blesse la vérité. Mais lequel des deux énonce le prophète, c’est ce que je ne vois pas de même ; sans toutefois douter un seul instant que, quelle qu’ait été la pensée de cet homme divin, que je l’aie ou non présentée, c’est la Vérité qu’il a vue, son expression propre qu’il lui a donnée.
XXV
Contre ceux qui cherchent à faire prévaloir leur sentiment.
Que l’on ne vienne donc plus m’importuner, en disant : Moïse n’a pas eu ta pensée, mais la mienne. Encore, si l’on me disait : D’où sais-tu que le sens de Moïse est celui que tu tires de ses paroles ? je n’aurais pas le droit de m’offenser, et je répondrais par les raisons précédentes, ou j’en développerais de nouvelles, si j’avais affaire à un esprit moins accommodant. Mais que l’on me dise : Tu te trompes, le vrai sens est le mien, tout en m’accordant que la vérité est dans les deux, alors, ô mon Dieu, ô vie des pauvres, vous dont le sein exclut la contradiction, répandez en mon âme une rosée de douceur, afin que je supporte avec patience ceux qui me parlent ainsi, non qu’ils soient les hommes de Dieu, non qu’ils aient lu dans l’esprit de votre serviteur, mais parce qu’ils sont hommes de superbe, moins pénétrés de l’intelligence des pensées de Moïse, que de l’amour de leurs propres pensées ; et qu’en aiment-ils ? non pas la vérité, mais eux-mêmes : car autrement ils auraient, pour les pensées d’un autre, reconnues véritables, l’amour que j’ai pour leurs pensées, quand elles sont vraies ; et je les aime, non pas comme leurs pensées, mais comme vraies, et, à ce titre, n’étant plus à eux, mais à la vérité. Or, s’ils n’aiment dans leur opinion que la vérité, dès lors cette opinion est mienne aussi, car les amants de la vérité vivent d’un commun patrimoine.