Malheureux ! quel avantage trouvais-je donc alors dans ces actions, dont aujourd’hui la pensée me fait rougir, et surtout dans ce vol où je n’aimai que lui, rien que lui ; rien sans doute, car lui-même n’était rien, ô misère ! Et pourtant seul je ne l’eusse pas fait. Ma mémoire me représente bien mon âme alors ; non, seul, je ne l’eusse pas fait. C’est donc, en outre, la société de mes complices que j’ai aimée. J’ai donc aimé autre chose que le vol ? Mais quoi ? rien ; car cela même encore n’est rien.
Qu’y a-t-il donc là en réalité ? Qui me l’enseignera, que Celui qui éclaire mon cœur et en dissipe les ténèbres ? Quelle est enfin la cause de cet acte coupable ? Mon esprit la recherche ; il la poursuit ; il veut la pénétrer. Si j’aimai ces fruits, si je les désirai, que ne les volai-je seul ? Ne suffisait-il pas à ma convoitise de commettre l’iniquité, sans envenimer par le frottement de la complicité les démangeaisons de mon désir ? Mais ce plaisir que ces fruits ne me donnaient pas, je ne le trouvais dans le péché que par cette association de pécheurs.
IX
Liaisons funestes.
Quel était donc cet instinct de mon âme ? Vil et honteux instinct ! Ame misérable, tu t’es livrée à lui ! Quel était enfin cet instinct maudit ? « Oh ! qui peut sonder l’abîme des péchés[81] ? » C’était un rire malin qui nous chatouillait le cœur à l’idée de tromper un homme, et de préparer à sa sécurité un fâcheux réveil. Pourquoi donc n’avais-je de plaisir, que précisément parce que je n’étais pas seul ? Seul, est-il plus difficile de rire ? Il est vrai ; et cependant, un homme est seul, et le rire s’empare de lui, si un objet ridicule frappe ses sens ou son esprit. Mais moi je n’eusse rien fait seul ; non, seul, je n’eusse rien fait.
[81] Ps. XVIII, 13.
Oui, mon Dieu, voici devant vous la vivante souvenance de mon âme ! Seul, je n’eusse pas commis ce larcin, n’en aimant pas l’objet, n’aimant que lui-même. Seul, je n’eusse trouvé aucun plaisir à le faire, je ne l’eusse point fait. O amitié ennemie, séduction de l’esprit, subtile ardeur de nuire inspirée par l’entrain et le jeu, sans cupidité, sans passion vindicative, sur un seul mot : Allons, dérobons ! et l’on rougit de rougir encore !
X
Élans vers Dieu.
Qui démêlera ces tortueux replis, ce nœud inextricable ? Il recèle la honte ; je n’y veux plus penser ; je ne le veux plus voir. C’est vous que je veux, ô justice, ô innocence, si belle aux chastes regards, dont la possession nous laisse insatiables. En vous est la paix profonde et la vie inaltérable. Celui qui entre en vous, « entre dans la joie de son Seigneur[82] ». Libre de toute crainte, il demeurera souverainement bien dans le Bien souverain. J’ai dérivé loin de vous, mon Dieu ; mon adolescence s’est écoulée hors de votre stabilité, et je suis devenu à moi-même une contrée d’indigence.
[82] Matth., XXV, 21.