III
Insolence de la jeunesse de Carthage.
Et votre miséricorde fidèle planait de loin, les ailes étendues sur moi. En quelles dissolutions ne me suis-je pas consumé ? Loin de vous, j’ai suivi une curiosité sacrilège, qui m’amena au plus profond de l’infidélité, au culte trompeur des démons, à qui j’offrais un sacrifice de malice. Et je tournais toujours sous votre fouet. N’ai-je pas osé, même pendant la célébration d’une solennité sainte, dans votre sanctuaire, convoiter l’impudicité et marchander des fruits de mort ? Votre main s’est appesantie davantage sur moi, mais non en raison de ma faute, ô mon Dieu, mon immense miséricorde, mon refuge contre ces épouvantables pécheurs, avec qui je m’égarais ; présomptueux, la tête haute, toujours plus loin de vous, aimant mes voies et non les vôtres, aimant ma liberté d’esclave fugitif.
Ces études, prétendues honnêtes, avaient leur aboutissant au forum de la chicane ; et j’aspirais à me distinguer là où les succès se mesurent aux mensonges. Tel est l’aveuglement des hommes, et cet aveuglement même, ils s’en glorifient ! Et déjà je l’emportais à l’école du rhéteur ; et ma joie était superbe, et j’étais gonflé de vent. Mais pourtant, plus retenu que les autres, Seigneur, vous le savez, j’étais bien éloigné de « démolir » avec les « démolisseurs ». (Ce nom de furies et de démons reçoit une acception d’urbanité). Et je vivais avec eux, impudent dans ma pudeur, puisque je n’étais pas comme eux ; et je trouvais parfois du plaisir dans leur familiarité, malgré l’horreur que m’inspiraient leurs actes, ces « démolitions » effrontées dont ils assaillaient la modestie de l’étranger, faisant de son trouble la pâture de leurs malingres joies. Quoi de plus semblable aux actes des démons ? Et pouvaient-ils s’appeler mieux que démolisseurs ? Mais, démolisseurs démolis ! premières dupes de leur malice même, qui les livrait aux secrètes risées des esprits de mensonge.
IV
Il se passionne pour la sagesse à la lecture de l’Hortensius de Cicéron.
C’est en telle compagnie que, dans un âge encore tendre, j’étudiais l’éloquence, où je désirais exceller à frivole et damnable fin, les joies de la vanité humaine. Et l’ordre suivi dans cette étude m’avait mis sous les yeux un livre d’un certain Cicéron, dont on admire plus généralement la langue que le cœur. Ce livre contient une exhortation à la philosophie, c’est l’Hortensius. Sa lecture changea mes sentiments ; elle changea les prières que je vous adressais à vous-même, Seigneur ; elle rendit tout autres mes vœux et mes désirs. Je ne vis soudain que bassesse dans l’espérance du siècle, et je convoitai l’immortelle sagesse avec un incroyable élan de cœur, et déjà je commençais à me lever pour revenir à vous. Car je ne songeais plus à raffiner mon langage, unique fruit que payaient pour un fils de dix-neuf ans les épargnes de ma mère, veuve depuis plus de deux années ; non, je ne rapportais plus à la vanité du langage la lecture de ce livre ; il m’avait persuadé ce qu’il disait et non pas son bien dire.
Oh ! comme je brûlais, mon Dieu, comme je brûlais de revoler de la terre à vous ! et je ne savais pas ce que vous faisiez en moi. Car la sagesse est en vous, et ce n’est que l’amour de la sagesse, nommé par les Grecs philosophie, que cette lecture allumait en moi. Il est des hommes qui se servent de la philosophie pour tromper, et, de ce nom si grand, si séduisant, si vénérable, ils colorent et fardent leurs erreurs. Et tous les prétendus sages de son temps ou des siècles antérieurs, l’auteur de l’Hortensius les note et les montre du doigt, rendant sans le vouloir témoignage à l’avertissement salutaire que votre Esprit a publié par votre saint et fidèle serviteur : « Prenez garde que personne ne vous surprenne par la philosophie, par de vaines subtilités, selon les traditions des hommes, selon les principes d’une fausse science naturelle, et non selon le Christ ; car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité[83] ».
[83] Coloss., II, 8, 9.
Et en ce temps, vous le savez, lumière de mon cœur, j’ignorais encore ces paroles de l’Apôtre, et ce qui me plaisait uniquement en cette exhortation, c’est que, ne proposant à mon choix aucune secte, mais la sagesse elle-même quelle qu’elle fût, elle n’offrait à mon amour, à mes désirs, à ma poursuite, d’autre objet que cette chaste possession. Et je brûlais, et je débordais d’enthousiasme ; une chose seule ralentissait un peu mes transports : le nom du Christ n’était pas là. Ce nom, suivant le dessein de votre miséricorde, Seigneur, ce nom de mon Sauveur votre Fils, avait été amoureusement bu par mon tendre cœur avec le lait même de ma mère, il y était demeuré au fond ; et, sans ce nom, nul livre, si rempli qu’il fût de doctrine, d’éloquence et de vérité, ne pouvait me ravir tout entier.
V
Son mépris pour l’Écriture.
Je pris donc la résolution d’appliquer mon esprit à la sainte Écriture, et de connaître ce qu’elle était. Je le sais aujourd’hui : une chose qui ne se dévoile ni à la pénétration des superbes, ni à la simplicité des enfants ; entrée basse, voûtes immenses, partout un voile de mystères ! Et je n’étais pas capable d’y entrer, ni de plier ma tête à son allure. Car alors je n’en pensais pas comme j’en parle aujourd’hui : elle me semblait indigne d’être mise en parallèle avec la majesté cicéronienne. Mon orgueil répudiait sa simplicité, et mon regard ne pénétrait pas ses profondeurs. Et c’était pourtant cette Écriture qui veut croître avec les petits : mais je dédaignais d’être petit ; et enflé de vaine gloire, je me croyais grand.