[92] Hor., Carm., lib. I, Od. 3.
VII
Il quitte Tagaste.
O démence ! qui ne sait pas aimer les hommes selon l’homme ! Homme insensé que j’étais alors, si impatient des afflictions humaines ! Oppressé, troublé, je soupirais, je pleurais, incapable de repos et de conseil ; je portais mon âme déchirée et sanglante, et qui ne voulait plus se laisser porter par moi, et je ne savais où la poser. Le charme des bois, les jeux et les chants, les parfums, les banquets splendides, les voluptés du lit et de la table, la lecture, la poésie, rien ne pouvait la distraire. Tout ce qui n’était pas lui m’était insupportable et odieux, hormis les gémissements et les larmes, qui seuls donnaient quelque repos à ma douleur. Et dès qu’une distraction en éloignait mon âme, je pliais sous le fardeau de ma misère, que vous seul, Seigneur, pouviez soulever et guérir. Je le savais, mais je manquais de volonté et de force, d’autant plus que vous n’étiez à ma pensée rien de solide ni de certain. Ce n’était pas vous, mais un vain fantôme, mais mon erreur, qui était mon Dieu. Vainement je voulais y appuyer mon âme ; elle manquait dans ce vide et retombait sur moi. Et je me restais à moi-même mon unique lieu, lieu de malheur, où je ne pouvais rester, et dont je ne pouvais sortir. Où mon cœur se fût-il enfui de mon cœur ? où me serais-je précipité hors de moi-même ? où me serais-je dérobé à ma poursuite ? Et cependant j’abandonnai mon pays ; carmes yeux le cherchaient moins où ils n’étaient pas accoutumés à le voir, et de Tagaste je vins à Carthage.
VIII
Sa douleur diminue avec le temps.
Le temps n’est pas oisif ; il passe, et nos sentiments portent la trace de son cours ; il fait dans notre âme de merveilleuses œuvres. Et il venait, il passait jour à jour, et son flot m’apportait d’autres images, d’autres souvenirs, et me rendait peu à peu le goût de mes premières joies ; ma douleur se repliait devant elles, et c’étaient, sinon de nouvelles douleurs, du moins des germes d’afflictions futures que je semais en moi. Car la douleur eût-elle si facilement pénétré dans l’intimité de mon être, si je n’avais répandu mon âme sur le sable, en aimant un mortel comme s’il ne devait pas mourir ? Or, je trouvais distraction et soulagement dans les consolations de mes amis qui aimaient avec moi ce que j’aimais au lieu de vous. Longue fiction, long mensonge, voluptés adultères de l’esprit stimulées par le commerce de la parole. Mais si l’un de mes amis venait à mourir, ce mensonge ne laissait pas de vivre. Ces liaisons s’emparaient de mon âme par des charmes encore plus puissants ; échanges de doux propos, d’enjouement, de bienveillants témoignages ; agréables lectures, badinages honnêtes, affectueuses civilités ; rares dissentiments, sans aigreur, comme on en a avec soi-même ; léger assaisonnement de contradiction pour relever l’unanimité trop constante ; instruction réciproque ; impatients regrets des amis absents, joyeux accueil à leur bienvenue : enfin, tous ces témoignages que les cœurs aimants expriment des lèvres, de la langue, des yeux, par mille mouvements pleins de caresses, et qui sont comme autant de foyers où les esprits se fondent et se réduisent à l’unité.
IX
L’amitié n’est vraie qu’en Dieu.
Voilà ce que l’on aime dans les amis, ce qu’on aime de tel amour, que la conscience humaine se trouve coupable de ne pas rendre affection pour affection, ne voulant de la personne aimée que le témoignage d’une affection partagée. De là ce deuil à la morts d’un ami, et les ténèbres de la douleur, et les douces jouissances changées en amertume dans le cœur plein de larmes, et la perte de la vie en ceux qui meurent devenant la mort des vivants. Heureux qui vous aime, et son ami en vous, et son ennemi pour vous ! Celui-là seul ne perd aucun être cher à qui tous sont chers en celui qui ne se perd jamais. Et quel est-il, sinon notre Dieu, Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui les remplit, parce qu’en les remplissant, il les a faits ? Et personne ne vous perd que celui qui vous quitte. Et celui qui vous quitte, où va-t-il, où se réfugie-t-il, sinon de vous en vous, de votre amour dans votre colère ? Où pourra-t-il ne pas trouver votre loi dans sa peine ? car votre loi est la vérité, et la vérité, c’est vous.
X
L’âme ne peut trouver son repos dans les créatures.
« Dieu des vertus, convertissez-nous, montrez-nous votre face, et nous serons sauvés[93] ». Hors de vous, où peut se tourner l’âme de l’homme, sans poser sur une douleur, quelle que soit la beauté des créatures où, loin d’elle et de vous, elle cherche son repos ? Mais elles ne seraient rien, si elles n’étaient pas de vous, ces beautés qui se lèvent et se couchent. En se levant, elles commencent d’être, elles croissent pour atteindre leur perfection ; arrivées là, elles vieillissent et meurent ; car tout vieillit et tout meurt. Ainsi, aussitôt nées, elles tendent à être, et plus elles s’empressent de croître afin d’être, plus elles se hâtent de n’être plus. Telle est la condition de leur existence. Voilà la part que vous leur avez faite ; elles sont d’un ensemble de choses qui ne coexistent jamais toutes à la fois, mais qui par leur fuite et leur succession produisent ce tout dont elles sont parties. Et n’est-ce pas ainsi que notre discours s’accomplit par les signes et les sons ? Jamais il n’existera en totalité, si chaque parole ne passe, après avoir prononcé son rôle, pour qu’une autre lui succède.
[93] Ps. LXXIX, 4.