[109] Sap., XI, 21.
V
Folie de Manès
Eh ! qui demandait à un Manès d’écrire sur des sujets entièrement étrangers à la science de la piété ? Vous avez dit à l’homme : « Voici la science, c’est la piété[110] » ; science qu’il eût pu ignorer en possédant la science humaine ; et celle-là même lui manquait, et il avait l’impudence d’enseigner ce qu’il ignorait ; pouvait-il donc être initié à la science des saints ? C’est vanité que de professer les connaissances que l’on possède dans l’ordre naturel, c’est piété que de confesser votre nom. Aussi a-t-il été permis à cet homme de multiplier ses divagations scientifiques, afin que son ignorance, évidente aux yeux des vrais savants, fît apprécier la valeur de ses opinions sur les choses cachées. Il ne voulait pas qu’on fît médiocre état de lui, cherchant même à faire croire que le Consolateur, l’Esprit-Saint, qui prodigue à vos fidèles sa céleste opulence, résidait personnellement en lui, dans toute la plénitude de son autorité. Aussi, toutes fois qu’on le surprend en flagrante erreur au sujet du ciel, des étoiles, des mouvements du soleil et de la lune, quoique la doctrine de la religion n’y soit nullement intéressée, son outrecuidance n’en paraît pas moins sacrilège ; car il ne débite pas seulement l’ignorance, mais encore le mensonge, avec un tel délire d’orgueil, qu’il voudrait autoriser ces discours par la prétendue divinité de sa personne.
[110] Job, XXVIII, 28.
Qu’un de mes frères en Jésus-Christ soit, à l’égard de ces connaissances, dans l’ignorance ou l’erreur, je prends ses opinions en patience. Rien n’y fait obstacle à son avancement ; son ignorance de la situation et de l’état d’une créature corporelle ne lui donne aucun sentiment indigne de vous, Seigneur, créateur de toutes choses. Mais elle lui devient funeste, s’il l’identifie avec les doctrines essentielles de la piété, et s’il s’obstine à affirmer ce qu’il ignore. Cette faible enfance, au berceau de la foi, trouve dans la charité une mère qui la soutient, « jusqu’à ce que le nouvel homme s’élève à cette perfection virile qui cesse de flotter à tout vent de doctrine[111] ». Et ce docteur, ce guide, ce maître, ce souverain, assez hardi pour persuader à ses disciples que ce n’était pas un homme, mais votre Esprit-Saint qu’ils suivaient en lui, qui ne le tiendrait pour un insensé, dont la folie, convaincue d’imposture, ne mérite que haine et mépris ?
[111] Ephes., IV, 13, 14.
Cependant je n’étais pas encore assuré que l’on ne pût expliquer selon sa doctrine les vicissitudes de la durée des jours et des nuits, l’alternative elle-même de la nuit et du jour, les défaillances des astres, et les autres phénomènes que mes lectures m’avaient présentés, en sorte que, dans les points douteux et de complète incertitude, ma foi en sa sainteté inclinait ma créance à son autorité.
VI
Éloquence de Faustus et son ignorance.
Et pendant ces neuf années environ où mon esprit s’égarait à les suivre, j’appelais de toute l’impatience de mon désir la venue de ce Faustus ; car ceux de la secte que j’avais rencontrés jusqu’alors, et qui tous manquaient de réponses à mes objections, me l’annonçaient comme devant, dès l’abord et au premier entretien, me donner facile solution de ces difficultés et de plus graves encore qui pourraient inquiéter ma pensée.
Il vint, et je vis un homme doux, de parole agréable, et gazouillant les mêmes contes avec beaucoup plus de charme qu’aucun d’eux. Mais que faisait à ma soif toute la bonne grâce d’un échanson qui ne m’offrait que de précieux vases ? Mon oreille était déjà rassasiée de ces discours ; ils ne me semblaient pas plus solides pour être éloquents, ni plus vrais pour être plus polis. Et je ne jugeais pas de la sagesse de son âme à la convenance de sa physionomie et aux grâces de son élocution. Ceux qui me l’avaient vanté étaient de mauvais juges, qui ne l’estimaient docte et sage que parce qu’ils cédaient au charme de sa parole.