Et, malheureux, je ne concevais pas de quelle source coulait en moi ce plaisir que la présence de mes amis me faisait trouver au récit de ces honteuses misères. Car, au sein même des joies charnelles, je n’eusse pu vivre heureux, même selon l’homme sensuel d’alors, sans ces amis que j’aimais et dont je me sentais aimé sans intérêt.

O voies tortueuses ! malheur à l’âme téméraire qui, en se retirant de vous, espère trouver mieux que vous ! Elle se tourne, elle se retourne en vain sur le dos, sur les flancs, sur le ventre ; tout lui est dur. Et vous seul êtes son repos. Et vous voici ! et vous nous délivrez de nos lamentables erreurs ! et vous nous mettez dans votre voie, et vous nous consolez et dites : « Courez, je vous soutiendrai ; je vous conduirai au but, et là je vous soutiendrai encore ».

LIVRE SEPTIÈME

Peines de son esprit dans la recherche du mal. Par quels degrés il s’élève à la connaissance de Dieu. Erreur de ses sentiments sur la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

I
Il ne pouvait concevoir Dieu que comme une substance infiniment étendue.

Et déjà était morte mon adolescence honteuse et criminelle ; et j’entrais dans la jeunesse, et plus j’avançais en âge, plus je m’égarais en de ridicules chimères, ne pouvant concevoir d’autre substance que celle qui se voit par les yeux. Je ne vous prêtais plus, il est vrai, mon Dieu, les formes humaines, depuis que j’avais commencé d’ouvrir l’esprit à la sagesse ; je m’étais toujours préservé de cette erreur ; et je la voyais, avec joie, condamnée par la foi de votre Église catholique, notre mère spirituelle. Mais de quelle autre manière vous concevoir ? je l’ignorais et je m’évertuais à vous comprendre, homme que j’étais, et quel homme ! vous le souverain, le seul et vrai Dieu. Et je croyais de toutes les forces de mon être que vous êtes incorruptible, inviolable, incommunicable ; car, malgré mon ignorance du comment et du pourquoi, je voyais cependant avec certitude que ce qui est sujet à la corruption est au-dessous de l’incorruptible ; et je préférais sans hésiter l’inviolable à ce qui souffre violence, et l’immuable au muable.

Mon cœur protestait violemment contre ces vanités de ma fantaisie, et je cherchais à dissiper d’un seul coup l’essaim bourdonnant d’impuretés qui offusquaient le regard de ma pensée ; à peine éloigné, il revenait soudain fondre plus pressé sur mes yeux aveuglés ; et tout en renonçant à cette vaine imagination de forme humaine, je ne pouvais néanmoins me débarrasser de l’idée d’une substance corporelle pénétrant le monde dans toute son étendue, et répandue, hors du monde, dans l’infini ; et, toutefois, je lui maintenais, en tant qu’incorruptible, inviolable et immuable, la prééminence sur ce qui est sujet à corruption, déchéance et changement. Tout être à qui je refusais l’étendue ne me semblait plus qu’un rien, mais rien absolu, et non ce vide que ferait dans l’étendue la disparition de tout corps. Car l’étendue serait toujours, malgré cette vacuité de tout corps élémentaire ou céleste, vide étendu, spacieux néant.

Et dans cette pléthore de cœur, m’obscurcissant moi-même à mes propres yeux, je pensais que tout ce qui ne m’apparaissait point à l’état d’extension ou de diffusion, de concentration ou de renflement, n’était que pur néant. Car les formes sur lesquelles se promènent mes yeux étaient les seules images que parcourût ma pensée, et je ne m’apercevais pas que cette action intérieure qui me figurait ces images ne leur était en rien semblable, et qu’elle ne pouvait les imaginer sans être elle-même quelque chose de grand.

Et vous, ô vie de ma vie, c’est ainsi que je vous croyais grand ; répandu, suivant moi, dans tout le corps de l’univers, et le débordant partout à l’infini, le ciel et la terre et toute créature vous possédaient, terminés en vous ; vous, nulle part. Mais comme le corps de l’air étendu sur la terre ne résiste point à la lumière du soleil qui le traverse, qui le pénètre sans le déchirer ou le diviser et le remplit tout entier, j’imaginais que vous passiez ainsi par le corps du ciel et de l’air, et même par celui de la terre, également pénétrable en ses parties les plus grandes et les moindres à l’immanation de votre présence, qui se mêlait comme une respiration subtile au mouvement intérieur et extérieur de toutes vos créatures.

Telles étaient mes conjectures ; ma pensée ne pouvait aller au delà, et c’était encore une erreur. Car il fallait admettre qu’une plus grande partie de la terre en contenait une plus grande de vous, et une plus petite, une moindre, votre présence se distribuant de manière qu’il en tenait plus dans le corps de l’éléphant que dans celui du passereau ; beaucoup plus grand, il prenait beaucoup plus de place ; et ainsi les divisions de votre essence se proportionnaient aux inégalités des corps. Et toutefois il n’en est pas ainsi ; mais vous n’aviez point encore éclairé mes ténèbres.