« Vanité que l’homme qui n’a pas la science de Dieu, à qui la vue du bien n’a pas dévoilé celui qui est[159] ». J’étais déjà sorti de ce néant. Je m’élevais plus haut ; guidé par le témoignage universel de votre création, je vous avais trouvé, ô mon Créateur, et en vous votre Verbe, Dieu un avec vous et le Saint-Esprit, par qui vous avez tout créé.
[159] Sap., XIII, 1.
Il est encore une autre sorte d’impies « qui connaissent Dieu, mais sans le glorifier comme Dieu, sans lui rendre hommage ». Voilà le précipice où j’étais tombé, et votre droite m’en retira et me mit en voie de convalescence. Car, vous avez dit à l’homme : « La piété est la vraie science. Ne désire point passer pour sage, parce que ceux qui se proclamaient sages sont devenus fous[160] ». Et « j’avais déjà trouvé la perle précieuse qu’il fallait acheter au prix de tous mes biens[161] », et j’hésitais encore.
[160] Job., XXVIII, 28 ; Prov., III, 7 ; Rom., I, 21, 22
[161] Matth., XIII, 46.
II
Simplicianus lui raconte la conversion de Victorinus le rhéteur.
J’allai donc vers Simplicianus, père selon la grâce de l’évêque Ambroise, qui l’aimait véritablement comme un père. Je le fis entrer dans le dédale de mes erreurs. Et lorsque je lui racontai que j’avais lu quelques ouvrages platoniciens, traduits en latin par Victorinus, rhéteur à Rome, qui, m’avait-on dit, était mort chrétien, il me félicita de n’être point tombé sur ces autres philosophes « pleins de mensonges et de déceptions, professeurs de science charnelle[162] », tandis que la doctrine de Platon nous suggère sans cesse Dieu et son Verbe. Puis, pour m’exhorter à l’humilité du Christ, cachée aux sages et révélée aux petits, il réunit tous ses souvenirs sur ce même Victorinus, qu’il avait intimement connu pendant son séjour à Rome. Ce qu’il ma dit de lui, je ne le tairai pas. Adorable chef-d’œuvre de puissance et de grâce ! Ce vieillard, si docte en toute science libérale, qui avait lu, discuté, éclairci tant de livres écrits par les philosophes ; maître de tant de sénateurs illustres, à qui la gloire de son enseignement avait mérité l’honneur le plus rare aux yeux de la cité du monde, — une statue sur le Forum ; jusqu’au déclin de son âge, adorateur des idoles, initié aux mystères sacrilèges si chers alors à presque toute cette noblesse, à ce peuple de Rome honteusement épris de tant de monstres divinisés, et d’Isis, et de l’aboyeur Anubis, qui, un jour, avaient levé les armes contre Neptune, Vénus et Minerve ; vaincus à qui Rome victorieuse sacrifiait, abominables dieux que ce Victorinus avait pendant tant d’années défendus de sa bouche prostituée à la terre ; merveille ineffable ! ce vieillard n’a point eu honte de se faire l’esclave de votre Christ, de renaître de votre fontaine ; il a plié sa tête au joug de l’humilité, et l’orgueil de son front à l’opprobre de la croix !
[162] Coloss., II, 8.
Seigneur, Seigneur, ô vous « qui avez abaissé les cieux et en êtes descendu, qui avez touché les montagnes et les avez embrasées[163] », par quels charmes vous êtes-vous insinué dans cette âme ? Il lisait, me dit Simplicianus, la sainte Écriture ; il faisait une étude assidue et profonde de tous les livres chrétiens, et disait à Simplicianus, loin du monde, en secret et dans l’intimité : « Sais-tu que me voilà chrétien ? — Je ne le croirai pas, répondait son ami, je ne te compterai pas au nombre des chrétiens, que je ne t’aie vu dans l’église du Christ ». Et lui reprenait avec ironie : « Sont-ce donc les murailles qui font le chrétien » ? Il répétait souvent qu’il était décidément chrétien ; même réponse de Simplicianus, même ironie des murailles. Il appréhendait de blesser ses amis, superbes démonolâtres, et il s’attendait que de ces sommets de Babylone, de ces cèdres du Liban que Dieu n’avait pas encore brisés, il roulerait sur lui d’accablantes inimitiés.
[163] Ps. CXLIII, 5.