[184] Ps., CXIX, 4.
Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour ; et je portais dans mes entrailles vos paroles qui les traversaient ; et les exemples de vos serviteurs que de ténèbres vous avez faits lumière, et, de mort, vie, s’élevaient comme un ardent bûcher pour brûler et consumer en moi ce fardeau de langueur qui m’entraînait vers l’abîme ; et j’étais pénétré d’une ardeur si vive, que tout vent de contradiction, soufflé par la langue rusée, irritait ma flamme loin de l’éteindre.
Mais la gloire de votre nom, que vous avez sanctifié par toute la terre, assurant des approbateurs à mon vœu et à ma résolution, il y aurait eu quelque apparence de vanité à ne pas attendre la prochaine venue des vacances et à me retirer tout à coup d’une profession exposée aux regards publics, au risque de faire dire que je n’avais devancé le retour, si voisin, des loisirs d’automne que pour me donner une sorte d’importance. Et à quoi bon livrer mes intentions aux téméraires conjectures, aux vains propos, et appeler le blasphème sur une inspiration sainte ?
Et cet été même l’extrême fatigue de l’enseignement public avait engagé ma poitrine ; je tirais péniblement ma respiration, et des douleurs internes témoignaient de la lésion du poumon ; une voix claire et soutenue m’était refusée. La crainte me troubla d’abord d’être forcé par nécessité de me dérober à ce pénible exercice, ou de l’interrompre jusqu’à guérison ou convalescence ; mais quand la pleine volonté « de m’employer à vous seul, pour vous contempler, ô mon Dieu[185] » ! se leva et prit racine en moi, vous le savez, Seigneur, je fus heureux même de cette sincère excuse, pour modérer le déplaisir des parents qui, ne songeant qu’à leur fils, ne m’eussent jamais permis d’être libre.
[185] Ps., XLV, 11.
Plein de cette joie, j’attendais avec patience que ce reste de temps s’écoulât, une vingtaine de jours peut-être ; et il me fallait de la constance pour les attendre, parce que la passion s’était retirée, qui soulevait la moitié de ma charge ; et j’en serais demeuré accablé, si la patience n’eût pris la place de la passion. Un de vos serviteurs, mes frères, m’accusera-t-il de péché pour avoir pu m’asseoir encore une heure dans la chaire du mensonge ? Je ne veux pas me justifier. Mais, vous, Seigneur, très miséricordieux, ne m’avez-vous point pardonné ce péché, et ne me l’avez-vous point remis dans l’eau sainte, avec tant d’autres hideuses et mortelles souillures ?
III
Sainte mort de ses amis Nebridius et Verecundus.
Notre bonheur devenait une sollicitude poignante pour Verecundus, qui, retenu dans le siècle par le lien le plus étroit, se voyait sur le point d’être sevré de notre commerce. Époux, infidèle encore, d’une chrétienne, sa femme était la plus forte entrave qui le retardât à l’entrée des voies nouvelles ; et il ne voulait être chrétien que de la manière dont il ne pouvait l’être.
Mais avec quelle bienveillance il nous offrit sa campagne pour toute la durée de notre séjour ! Vous lui en rendrez la récompense, Seigneur, à la résurrection des justes ; car une partie de la dette lui est déjà payée. Ce fut en notre absence ; nous étions à Rome, quand, atteint d’une maladie grave, il se fit chrétien, et sortit de cette vie avec la foi. Et vous eûtes pitié, non de lui seul, mais de nous encore. C’eût été pour notre cœur une trop cruelle torture, de nous souvenir d’un tel ami sans le compter entre les brebis de votre troupeau.
Grâces à vous, mon Dieu, nous sommes à vous. J’en prends à témoin et vos assistances et vos consolations, ô fidèle prometteur, vous rendrez à Verecundus, en retour de l’hospitalité de Cassiacum, où nous nous reposâmes des tourmentes du siècle, la fraîcheur et l’éternel printemps de votre paradis, car vous lui avez remis ses péchés sur la terre, « sur votre montagne, la montagne opime, la montagne féconde[186] ». Telles étaient alors ses anxiétés.