(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage.
Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité? N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit. V.
Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,
Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira.Lucr. lib. 2, v. 649.
(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se divertir.
Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal. Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir, que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille, s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit atteindre.
Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance certaine sur la vie future. C.
(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté.
Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination. Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis, d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes gens de tous les pays? V.
(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire.
Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments séduisants. V.
(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chrétiens.
Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme est vraie, et non pas si elle annonce plus d'esprit, une âme plus élevée que l'opinion contraire; si elle est plus gaie, ou de meilleur air. Il faut croire cette grande vérité, parce qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose, ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C.