(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il auroit pu faire.
Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton. Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V.
(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.
C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut un qui exprime ce qui vous déplaît. V.
Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.
»On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches; ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré que, si on continue, le patient mourra dans les tourments. Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là, ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style.
»Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les castes.
»On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à petit feu, après leur avoir préalablement brisé les jambes; car le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur méthode.
»Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs ennemis, ou pour s'en venger.
»J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mœurs douces de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en supposer capable.» C.
(Voyage aux Moluques, tome II, page 232.)
(6) Tout le paragraphe I de l'article IV.
Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature, imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V.
(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour que décrit le soleil.
La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de Keppler et de Galilée[1]? C.
(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part.
Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.