Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme, le réformateur des Chrétiens. V.
(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre objet.
Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme, est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant, en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent; faudra-t-il leur ressembler? V.
On connoît ce vers de M. de V.:
Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.
Et celui-ci de Manilius:
Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm.
(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que, dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on gagne dans une autre chambre. V.
(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?
Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit démence exécrable. V.
(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper.
On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort, ce seroit peine perdue que de le calomnier.
Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir raison contre un mort? C.
(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide!