[NOUVELLE XXI.]

Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.

A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois, l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer, auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226] en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois, il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230], il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger, et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère, laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit.

Ci-dessous gît en ce tombeau

Un savetier nommé Blondeau,

Qui en son temps rien n’amassa,

Et puis après il trépassa.

Marris en furent les voisins,

Car il enseignoit les bons vins.