[NOUVELLE XXVII.]
Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en guise d’une jeune.
Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ; et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi, lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux, hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule, et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne, il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur, dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement, s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule? Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.
[NOUVELLE XXVIII.]
Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par Picquet au moyen d’une lamproie.
Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin, qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité, pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel, que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que les moqueurs sont souvent moqués, ceux de la Flèche en recevoient quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort; et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur, votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.