[NOUVELLE XXXI.]

Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli de Maine-la-Juhés.

En la ville de Maine-la-Juhés[320], au bas pays du Maine, c’est ès limites de ce bon pays de Cydnus[321] y avoit un bailli, homme de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit de beaucoup de gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre lesquels étoit un renard, qu’il avoit fait nourrir petit; et lui avoit-on fait couper la queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère[322]. Ce renard étoit fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé la nature en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit de renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement il sembloit, à sa mine, que quelquefois il s’efforçât de parler en son plaisant renardois[323] qu’il jargonnoit. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec la chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, vous eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il savoit aussi bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, à voir les gens de là dedans tous empêchés[324], et principalement le cuisinier. Il s’en alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils, chapons, pigeons, perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit si finement, que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il commença à se faire connoître des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers; mais pour cela, il ne s’en soucioit guère; car il trouvoit toujours nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils conspirèrent de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement, pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur de la ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, entroit, tantôt par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par une lucarne; tantôt il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des inventions d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa proie. O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu’il étoit tout auprès à écouter la conspiration, pensant en soi-même: «Tu ne me tiens pas!» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse; et là-dessus le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot[325] dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c’eût été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais tandis qu’on veilloit. Mais l’homme n’eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que mon Hère ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques trébuchets ou repoussoirs[326], il s’en savoit garder, comme si lui-même les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient, sinon tenir leur gibier serré en lieu où le Hère ne pût atteindre. Encore, pour cela, il ne laissoit pas d’en trouver toujours quelqu’un en voie; mais c’étoit peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie pour n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier; partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, comme il souloit. Et pour ce, tendant déjà sur l’âge, il devint soupçonneux, et lui fut avis qu’on ne tenoit plus de compte de lui. Et peut-être aussi qu’on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir méchantement fin; et se print à manger les poulailles de la maison de son maître. Et quand tout étoit couché, il s’en alloit au juc[327], et vous prenoit tantôt un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine; mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant de fois, qu’une petite garce qui couchoit au bûcher, pour l’honneur de Dieu, s’en aperçut, qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur tomba dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli que le Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se trouvoit partout, pour écouter ce qu’on disoit de lui: et avoit de coutume de ne perdre guère le dîner et le souper de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne chère, et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti. Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les poules de la maison, il lui changea de visage; tant qu’une fois en dînant, que le Hère étoit là derrière les gens en tapinois, monsieur le bailli va dire: «Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la justice, avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï cela, connut qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; et n’attendit pas les trois jours à passer qu’il ne se bannît de lui-même; et s’enfuit aux champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la meilleure dernière main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, il avoit apprins à parler bon cagnesque[328], et les façons des chiens aussi; et alloit à la chasse avec eux, et, sous ombre de compérage, trompoit les pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont les renards se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec eux; et ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s’excusa en partie, et en partie aussi leur demanda pardon; et puis il leur fit entendre qu’il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois, d’autant qu’il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y falloit aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles et le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps; car il les mettoit ès bons lieux, où ils trouvoient de butin assez. Mais le mal fut qu’il les voulut trop accoutumer à la vie civile et compagnable[329], leur faisant tenir les champs et vivre à discrétion; de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un de mes compères les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se tenoit à l’arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après les premiers, il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais dedans le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et quand les chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, et les contraignoit de sortir, afin que les chiens courussent après, et qu’il se sauvât. Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la fin; car d’autant que les paysans savoient bien qu’il étoit cause de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous une bonne fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent toutes les paroisses d’alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que, pour la communauté, ils voulussent prêter quelques chiens, pour dépêcher[330] le pays de ce méchant garniment[331] de renard. A quoi voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent bonne réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart d’entre eux, long-temps avoit qu’ils en cherchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu’il y en eut pour lui et ses compagnons, lesquels il eut beau mordre et harasser; car, quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, quelque bon corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en un coin de terrier, à force de creuser et de bêcher: car les chiens ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il leur parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement qu’il y fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené ou apporté tout vif en la ville du Maine, où fut fait son procès. Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries, concussions, trahisons, déceptions, assassinements, et autres cas énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme au feu, parce qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs gens de bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit dommage qu’il mourût un renard de si bon entendement. Mais, à la fin, ils ne furent pas les maîtres, quoiqu’ils missent la main aux armes pour lui sauver la vie; car il fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà comment n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin de compte.


[NOUVELLE XXXII.]

De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier d’étuves qui faisoit le brave.

Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître Jean du Pontalais[332], duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave[333], et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint[334], n’ayant que le rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux. Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois, princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde, où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud[335]. Et pour commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde la Majeur[336]. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand ce vint le jour des jeux[337], mon barbier se représenta en son trône avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit voulentiers l’entrée[338] des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler tout le premier, et va dire:

Je suis des moindres le mineur,

Et si n’ai targe ni écu;

Mais le roi d’Inde la Majeur