Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans, laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela, son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant bien que c’étoit error pejor priore, lui défendit qu’il n’en eût point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton, et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé, que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur, vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi, monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une. Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît: ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper, et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron, pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé, je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain, et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien, mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier, c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit: «Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé! dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois. Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles, il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre.
[NOUVELLE XXXVII.]
Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner.
Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin qu’il étoit fête, se pourmenant autour de ses courtils[368], il vit venir un homme qui portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain étoit jour de poisson[369] (c’étoient possible les Rogations): il marchanda cette carpe, et la paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et l’attache à l’aiguillette de son sayon[370], et la couvre de sa robe. En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient pour dire la messe. Quand ce fut à l’offerte[371], ledit curé se tourne devers le peuple avec sa plataine[372], pour recevoir les offrandes. La carpe, qui étoit toute vive, démenoit la queue fois à fois, et faisoit lever l’amict de M. le curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais si faisoient bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient mille contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là à les attendre, mais n’y avoit celle qui osât venir la première; car elles pensoient de cette carpe que ce fût la très-douce chose que Dieu fit croître. Le curé et son assistant avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit qu’elles rioient ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, il connut bien qu’il y avoit quelque chose: tant qu’à la fin il se vint aviser de cette carpe qui remuoit ainsi la queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes, j’étois bien ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non, ce n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au matin achetée pour demain à dîner[373].» Et en disant cela, il recoursa[374] sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur montrer cette carpe; autrement, elles ne fussent jamais venues à l’offrande. Il se soucioit du lendemain, le bonhomme de curé, nonobstant le mot de l’Évangile: Nolite solliciti esse de crastino; lequel pourtant il interprétoit gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: «Comment, monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain, et toutefois vous achetez une carpe pour votre provision.—C’est, dit-il, pour accomplir le précepte de l’Évangile; car quand je suis bien pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns veulent dire que ce fut un moine[375], qui avoit caché un paté en sa manche, étant à dîner à certain banquet; mais tout revient à un. On dit encore tout plein d’autres choses de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit.
[NOUVELLE XXXVIII.]
Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou.
Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le curé de Brou monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: laquelle étoit auprès d’un pilier, comme elles sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint à lui le clerc[376] du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires de quérimoines[377], selon la coutume, qui est de les publier les dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans un trou qui étoit au pilier tout exprès pour semblables cas; c’est-à-dire, pour y mettre tous les brevets qu’on lui apportoit durant le prône. Quand ce fut à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le doigt dedans le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource qu’en les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque point difficile de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il y fait tout ce qu’il peut: il n’en sut jamais venir à bout; car au lieu de les tirer, il les poussoit. Quand il eut bien ahanné[378], et qu’il vit qu’il n’y avoit ordre: « Mes paroissiens, dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans, que je ne saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en ce trou-là.»
Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c’étoit un curé[379] de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; car ès villages n’y a pas communément de chaires pour faire le prône. Mais je m’en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c’est prétend que je lui ai fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en avertissant, je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, il doit penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules[380]; car ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout à un pour avoir plus tôt fait: d’autant que tous ceux du nom ont été excellents et vaillants. Aussi il n’y avoit point d’inconvénient de nommer par antonomasie[381] Curés de Brou, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et capellans[382], qui feront des actes si vertueux comme il a fait.