De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit mangé le dos de sa première femme.

A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417] le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement: il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit; car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de dot; lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement en Lyonnois, pour douaire; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir; car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère ne l’un ne l’autre pour elles.


[NOUVELLE XLVI][420].

Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et qui se fâchoit qu’on le sauvât.

Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises; tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea! j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même, et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire, et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut, par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions), un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard, entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François; lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie, et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme, que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses, l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour le respect de son honneur, et pour le service de la république.


[NOUVELLE XLVII.]

Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset lui échappa dedans la pinte.