Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le premier tome des Commentarii linguæ latinæ, et Dolet n’étoit pas homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: Loisir et liberté. Il n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire. Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit, puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il ait attaché son nom.

Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame, et qu’il n’est pas postérieur à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses Œuvres, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique. Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans s’exposer à être téméraire.—In re parum nota conjectare licet.

Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée, de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont, puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est venu trop tard pour créer encore.

Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité. Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la maussade anagramme du comte d’Alsinois. Nous ne parlons ici que des personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se retrouver dans la suite de notre notice.

Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du luc et de la guiterne, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent. Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées: c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.

Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. Les chants avoient cessé. Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de s’apercevoir, à la dernière strophe de son Voyage, que Marguerite devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins:

Retirez-vous, petits vers mistes (mêlés),

A seureté, soubz les couleurs

De celle dont (quand estes tristes)