D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons, sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774] se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend. Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent, et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent; et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus, sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient, en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ, et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir, mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda, tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire. Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule, pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements, et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui le cas touche[778].


[NOUVELLE XCIII.]

D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779].

Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre: «Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre, pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché; alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés (selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant, puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession, fut exécuté par justice, comme il méritoit.


[NOUVELLE XCIV.]

D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré, par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781].

Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé; en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne, et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez), ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois, criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce, le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785], il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été.