Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique, qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.

L’imitation de Lucien est si sensible dans le Cymbalum Mundi, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le Cymbalum Mundi!

Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise. Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent Byrphanes et Curtalius, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court. Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu, qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée, dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit difficilement de mon esprit.

Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de l’hostellerie du Charbon blanc, où il avoit bu un vin exquis; c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre, où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici, selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de ceux qui cherchent la pierre philosophale, et c’est en effet le sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du Cymbalum Mundi? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire? Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est Cubercus ou Bucerus, c’est Rhetulus ou Lutherus, les deux chefs, divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est Drarig ou Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse. Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée.

Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux. Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si méchamment remplacé par les Institutes et les Pandectes. Jupiter vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché, Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies scènes de la Tempête et du Songe d’une nuit d’été, dont la seconde a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel. Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme, et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de Célia vaincue par l’Amour, et les éloquentes doléances du Cheval qui parle.

L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve. Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler. Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse, et, quoique n’étant que d’un simple chien, elles méritent toute l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue la jolie fiction des Nouvelles reçues des Antipodes, où la vérité menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un grand homme.

Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence que celui de la réflexion.

Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce, et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits.

Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est la date d’une édition du Recueil de ses œuvres, publiée in-8o, à Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu Recueil des œuvres de Des Periers est loin de justifier les promesses de son titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la défense de Marot, ni la traduction de l’Andrie, et on comprend à merveille qu’il ne peut pas contenir le Cymbalum Mundi. Antoine Du Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit. «D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses études en médecine. Le Recueil des œuvres de Bonaventure Des Periers se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du Lysis de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en prose, intitulée Des Mal-Contens, et adressée à Pierre de Bourg, Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.