Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,
Et un miracle manifeste,
Lequel se présente à nos yeux.
Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête compagnie.
[NOUVELLE CXXVII.]
Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons[898] de la tête de sa femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride, qu’elle ne lui fît souvent des traits trop gaillards et brusques[899].
C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections les uns des autres, et d’y trouver le remède pour éviter les inconvénients de tant de riotes et débats qui adviennent ordinairement en la plupart des ménages; comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane; lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse au fait des armes, de la chasse et des lettres pareillement, s’avisa un peu tard à soi ranger ès-liens de mariage, qui fut enfin, avec une belle et jeune damoiselle; laquelle il traita fort gracieusement en toutes choses, fors au déduit d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause de son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par quelque temps, de ce défaut, sinon par communication d’autres bonnes commères qu’elle fréquentoit, et lesquelles elle ouït deviser du passe-temps dru et menu qu’elles recevoient de leurs jeunes maris: qui l’émut à en vouloir sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa la plainte à sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances (au contraire de la conscience blâmée du moyen), ne la pouvant à plein détourner de cette intention ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui dit: «Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse adoucir votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de diverses humeurs et complexions, les uns qui se taillent et font choir les cornes par fer ou par poison; aucuns qui les portent patiemment, et, comme étant de meilleur estomac, digèrent les pilules de cocuage facilement, sans mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience du vôtre par quelques traits légers et de peu d’importance.» A quoi répond la fille qu’elle ne veut point user de tant de finesses, que d’attraire à sa cordelle un personnage de disposition gaillarde et de bonne réputation, sous le manteau duquel soit couverte la réputation, telle qu’étoit celle de son capelan[900]. La mère lui chargeant de tenter ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner bon ordre au demeurant, la fille lui promet de n’y tarder guère, pour cela exploiter en diligence. Ce pendant qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une cognée, au jardin, abattre un beau laurier, planté de la main de son mari, qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous l’ombrage à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses amis. Pour le vous faire court, voilà l’arbre par terre, voici venir le mari: elle lui en fait mettre du branchage au feu; lequel, ayant aperçu cela, se doute de son laurier: toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette son manteau sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer. Il ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse fraîche, s’il fut bien troublé. Il s’en alla plein de menaces à sa femme, demandant qui lui avoit joué ce bon tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit fait pour le réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur fort naturelle à conforter vieillesse; tellement, qu’elle l’apaisa par son babil, et cuida lui avoir fait avaler sa colère aussi douce que sucre. De ce fait, le lendemain, elle avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit bon commencement; mais qu’il falloit encore essayer davantage, comme à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce qu’elle entreprint de faire, et le fit, à l’occasion que cette petite chienne revenant de la ville d’avecques son maître, toute boueuse, elle se jeta sur le lit, où la dame avoit exprès mis une fort riche couverture; et après, étant chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son mari, et lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce passionné[901] ce ne fut pas encore fait assez, au jugement de la mère, si, après l’arbre inanimé, et la chienne vive tuée, elle n’offensoit d’abondant[902] son mari, en quelques personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle fit semblablement, et renversa la table qui étoit chargée de viandes, en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant excuse d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour quelque service faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil au bon gentilhomme, ainsi que[903] le matin la dame se vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré mal gré, et lui remontra qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour quelques remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en se défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition et gaillarde en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il, et trop de quelques grains; à quoi convient remédier d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois honnêtes tours qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant les remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune fois, par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, pire que tous les autres précédents, envoie quérir un barbier, auquel il fit entendre ce qu’il vouloit qu’il exécutât; c’est à savoir que, pour certaines considérations, qu’il lui taisoit, son plaisir et intention étoit qu’aussitôt qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier, après avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander au gentilhomme quelle étoit sa volonté; de laquelle il fut incontinent assuré. Le gentilhomme, après avoir fait allumer un grand feu en une chambre de son logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de sa femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir sa mère, à laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit décelé l’impuissance de son mari, lui requérant au surplus la vouloir adresser au combat amoureux qu’elle avoit entreprins contre un champion de son âge. De ce averti, le gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement vous avez le sang trop chaud; qui vous cause, par son ébullition, tous ces caprices et inconsidérés tours que faites tous les jours. Les médecins, à qui j’en ai parlé et consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un peu, et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, entendant ainsi parler son mari, et ne s’étant encore aperçue de son entreprise, se laissa conduire où il voulut. Il la mena en la chambre où le barbier l’attendoit, et lui commanda s’asseoir, le visage devant le feu, et fit signe au barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine; ce qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette damoiselle, son mari, qui sentoit oculairement les grillons s’affoiblir, commanda fermer cette veine, et ouvrir celle du bras senestre; ce qui fut pareillement fait; tellement que la pauvre damoiselle resta demi-morte. Le gentilhomme, bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise, la fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir d’apprendre à ne plus fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut revenue de pâmoison, elle envoie un de ses gens vers sa mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes les traverses et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la voulût semondre de la promesse que outre son gré elle lui avoit faite, s’en va la trouver au lit, et commença à dire: «Eh bien! ma fille, comment vous va? Ne vous fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle, hélas! je suis morte: telles passions ne trouvent plus fondement en moi, si bien y a opéré mon mari: auquel je me sens aujourd’hui plus tenue du bon chemin où il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il m’avait premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me rend la santé, j’espère que vivrons en bon et heureux ménage.» L’histoire raconte qu’ils furent depuis en mutuel amour et loyauté, au grand contentement l’un de l’autre.