Sylvaine osa suggérer que tous les maris n’étaient pas invariablement de mauvaise humeur.
— Si, affirma Nelly, ils le sont dès que la question d’argent entre en jeu ; mais, même avec beaucoup d’argent, un maître me déplairait.
— Mais, enfin, si votre cœur parlait ?
— Il ne parlera pas, n’ayez aucune crainte ; j’ai beaucoup trop à faire. Et elle avait expliqué à Sylvaine toutes les enquêtes dont elle était chargée, et à la nature de plusieurs d’entre elles Sylvaine fut saisie de surprise.
— Je vous étonne, je le vois bien, dit Nelly gaiement ; mais je suis décidée à vous débarrasser des bandelettes de votre maillot ; d’une façon ou d’une autre, il faut que vous preniez votre parti : ou conquérir votre indépendance ou l’aliéner, mais au moins que ce soit d’une façon qui ait le sens commun.
Après avoir offert à Sylvaine un excellent lunch dans un restaurant à la mode de Piccadilly, Nelly Holt avait proposé comme distraction la visite d’une des écoles dont elle s’occupait.
— Je veux vous montrer un quartier pauvre, car vous me paraissez avoir vécu dans un milieu absolument factice. Quand vous aurez vu ce que je vois tous les jours, vous réaliserez que la vertu à l’usage des douairières riches est un article de luxe.
Sylvaine n’avait pas osé refuser, mais elle eût préféré autre chose. Elles allèrent donc s’engouffrer dans l’underground et ressortirent à la lumière à l’une des stations voisines des plus bas quartiers du East-End. Elles traversèrent la place du marché de Spitafields, et, au milieu des voitures dételées des maraîchers, Sylvaine, le cœur serré, aperçut une enfant vêtue de haillons clairs, qui avec avidité ramassait à terre des débris de légumes. Longue et mince, avec des cheveux du plus beau blond tombant autour de ses joues, elle empilait les misérables détritus dans son tablier blanc souillé et déchiré. Elle se baissait avec le mouvement cauteleux d’une petite sauvage. Nelly la fit remarquer à Sylvaine.
— Croyez-vous que celle-là, si un jour elle tourne ce qu’on appelle mal, sera coupable ? Et tenez, regardez, la voilà dans quelques années d’ici.
Elles arrivaient à l’angle d’une rue sordide ; la porte battante d’un public house venait de s’ouvrir grande, et dans la belle lumière de ce jour de septembre une fille toute jeune, seize ans à peine, se détachait, appuyée au mur, un verre de bière à la main. Le visage était naïf et joli, les cheveux roux coiffés d’un canotier noir. Tout proche d’elle, un charretier, jeune aussi, penchait vers la pauvre créature un visage allumé par le désir et l’ivresse.