En silence, tout s’organisait ; nurse Rice avait reçu sa collègue venue sans délai, l’avait installée auprès de Mme Hurstmonceaux, dont la fièvre augmentait… on avait peine à la maintenir dans son lit. Nurse Rice, qui était montée plusieurs fois, hochait la tête ; elle n’osait dire à Mme Caulfield l’action violente du colonel… Jamais elle n’avait rien traversé de pareil, et toute sa sérénité professionnelle en était ébranlée.

De nouveau, le heurtoir de la porte d’entrée avait été emmitouflé, et Boddle, avec un visage solennel, répondait aux interrogations des visiteurs : « Le colonel Hurstmonceaux était beaucoup plus malade… Mme Hurstmonceaux était au lit avec la fièvre… » Mais personne ne passait le seuil ; les ordres de sir Hugh Marner étaient catégoriques, et Boddle y obéissait. Nul n’était admis. Ce fut la réponse faite à Mme Duran en personne quand, infiniment surprise des nouvelles qu’on lui transmettait, elle descendit de voiture pour s’informer directement, insistant pour entrer, mais en vain et sans obtenir aucun éclaircissement.

Mme Hurstmonceaux malade ! Qu’avait-il pu se passer depuis la veille ? Mme Duran n’était pas absolument rassurée au sujet de la petite combinaison qu’elle avait mise en train, non qu’elle ressentît le moindre scrupule ; à son avis, ces choses-là étaient ruses de guerre, mais encore fallait-il qu’elles réussissent. L’excellente miss Neville, bien innocemment, avait provoqué l’emploi des moyens extrêmes : ignorant complètement la liaison de son frère, touchée de l’intérêt de Mme Duran, elle s’était laissée aller à lui faire des demi-confidences. Alors la belle Maud, plaidant le faux pour savoir le vrai, en souriant prononça le nom de Sylvaine. Convaincue que leur amie était du secret, miss Neville avait abdiqué toute réticence et chaleureusement exprimé ses espérances pour son frère.

Tous ses amis doivent désirer son mariage.

Et Mme Duran avait absolument partagé ces sentiments.

Mais on ne renonce pas à une proie aussi précieuse sans tenter un dernier effort. Mme Duran s’était aisément persuadée que Sylvaine était amoureuse d’Archie Elliot ; rien de plus naturel, quoique ce fût une monstrueuse ingratitude vis-à-vis de Mme Hurstmonceaux, qu’il était charitable de mettre en garde. Une fois avertie, le scandale éclaterait infailliblement, surtout en y aidant, et le colonel Blunt aurait les yeux ouverts… Archie Elliot était odieux à Mme Duran heureuse de se venger de bien des insolences tacites.

Cependant, elle avait été un peu alarmée de l’agitation avec laquelle Mme Hurstmonceaux avait accueilli ses révélations affectueuses, et depuis la veille elle demeurait impatiente d’en recevoir des nouvelles. Le silence complet gardé à son égard l’avait profondément étonnée. L’annonce de la maladie soudaine de Mme Hurstmonceaux la frappa d’une vraie stupeur qui s’augmenta encore lorsqu’en rentrant elle reçut la visite du colonel Blunt, un peu réservé sans doute, mais très libre d’esprit… Apparemment, aucun mauvais bruit ne courait encore… Mme Duran se sentit mal à l’aise et elle supplia le colonel Blunt d’aller lui-même aux nouvelles chez leurs malheureux amis : elle ne pouvait s’imaginer ce qui était advenu, et leur état lui inspirait les plus vives sollicitudes.

De son côté, Archie Elliot faisait ses réflexions… Il avait deviné tout de suite par qui le coup avait été monté ; mais, plus persuadé que jamais de son empire absolu sur Mme Hurstmonceaux, il se décida à jouer le tout pour le tout. Il demanderait la main de Sylvaine ; il irait jusqu’à l’épouser, et malgré cela il réduirait la vieille femme à ce qu’il voudrait. Archie ne croyait nullement être indifférent à Sylvaine et n’avait vu dans ses questions pour Nelly Holt qu’un prétexte à entretiens fréquents. Ce mariage avec une si jolie fille sans fortune lui serait en même temps une réclame énorme, et il était bien décidé à ce que cette même jeune fille devînt fort riche à brève échéance. Mme Hurstmonceaux serait évidemment trop heureuse de le revoir, de retrouver son affection à n’importe quel prix, et il comptait en mettre un très élevé. Archie, qui ne doutait de rien, résolut de prendre Mme Caulfield comme intermédiaire : c’était une femme faible à qui il ne serait pas trop difficile de faire accroire que la passion l’avait affolé… L’important était de la voir avant qu’elle ne fût avisée des événements. Aussi, dès l’heure du lunch, le premier janvier, Archie Elliot, beau et resplendissant, frappait à la porte de la petite maison de Chester Square. Il fut infiniment déçu quand on lui apprit que ces dames étaient sorties. La housemaid, à la vue de ce jeune homme si distingué et évidemment si désappointé, crut rendre service à miss Kathleen en ajoutant : « On est venu tout à l’heure chercher miss Caulfield pour aller chez le colonel Hurstmonceaux, qui est très malade. »

Jane admira la sensibilité du jeune homme, car, ainsi qu’elle le raconta un moment après à la cuisinière, « il est devenu tout blanc, et m’a donné sa carte sans ajouter un mot. Je n’ai pas vu un si beau gentleman depuis longtemps. »

— Bonne chance pour miss Kathleen, dit la cuisinière qui avait le cœur tendre.