Sylvaine, malgré tout son désir d’y parvenir, ne pouvait secouer l’obsession d’une seule pensée. Une sourde jalousie la dévorait. Non seulement Albéric était perdu pour elle ; mais Nelly ; Nelly qui ne l’aimait pas, avait été pour lui ce qu’elle avait rêvé d’être, et allait devenir la mère de son enfant. Il lui appartenait, car, dans sa droiture, Sylvaine ne pouvait envisager les choses sous un autre point de vue, et Albéric ignorait la vérité. Du moins, elle le croyait… Mais, s’il ne savait pas avec certitude, un doute cruel le poignait. La disparition de Nelly avait éveillé ses soupçons et surtout l’incroyable persistance qu’elle apportait à ne répondre à aucune de ses communications.
Une réticence d’honneur l’avait empêché de presser Sylvaine ; il était parti de Londres sans autre explication avec sa cousine. Lui, qui n’avait jamais souffert, était réellement malheureux ; tout ce qu’il y avait dans son cœur de tendre et de bon se débattait dans un conflit de sentiments contradictoires : pitié pour Nelly, amour plus vif pour Sylvaine, maintenant qu’elle devenait inaccessible. Albéric savait, à n’en pas douter, de quelle façon Sylvaine devait juger une action comme celle qu’il avait commise si légèrement et avec si peu de souci du lendemain ; son orgueil aussi était blessé du mépris évident où Nelly le tenait. Dans l’état de véritable accablement moral où il se trouvait, il pensa qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’accompagner son père à Escalquens.
M. Gardonne y était revenu, indigné, ne comprenant pas que Sylvaine pût leur préférer des étrangers ; Sophie avait pourtant écrit la plus admirable lettre. On lui avait changé sa Sylvaine, et avec sa femme il ressassait sans cesse tout ce qui aurait pu être sans ce malheureux séjour de Sylvaine en Angleterre ; du reste, malgré son entêtement inexplicable à y rester, elle lui avait laissé entendre qu’il n’aurait pas dû la confer à des étrangers dont il ne savait rien.
— J’en suis bien puni, gémissait M. Gardonne ; tu verras qu’Albéric finira par épouser un modèle.
— Jamais de la vie, assurait Mme Gardonne ; je me charge de lui trouver une femme.
Elle se tenait pour très offensée du refus de Sylvaine qu’elle traitait journellement d’enfant sans cœur, et les lettres qu’elle lui écrivait s’en ressentaient. Elle était la seule de la famille à écrire, ni l’oncle Jules, ni Albéric ne donnant directement de leurs nouvelles, et Sylvaine avait de plus en plus la perception de son isolement, isolement accompagné maintenant d’une véritable détresse ; il lui fallait prendre un parti dans la vie, elle en comprenait la nécessité urgente. Elle avait essayé de plier son esprit à l’idée de la vocation religieuse, mais quelque chose en elle répugnait à l’immolation. Sa mère, avec joie et ardeur ; sa grand’mère, silencieusement et profondément, avaient aimé la vie, et Sylvaine sentait qu’elle l’aimait aussi. Depuis son arrivée à Cannes, elle fréquentait une petite chapelle d’austères religieuses, dans l’espoir d’être gagnée par l’exemple ; mais lorsque vers la fin de la journée elle les voyait et elle les entendait, courbées sous leur bure, psalmodier leur office et ensuite l’une d’elles lire d’une voix blanche le sujet de la méditation du lendemain, elle frissonnait avec une sorte d’épouvante, et trouvait en sortant une volupté à regarder le libre ciel, la terre si belle ; à respirer l’air parfumé ; à rencontrer un petit enfant…
Mais tous ces combats intérieurs laissaient leur trace sur son visage, et Percy Rakewood fut ému, en revoyant sa jeune amie, de la trouver si peu en train, si manifestement accablée. Il jugea qu’elle devait être amoureuse ou malade, et dans l’un ou l’autre cas se promit d’y porter remède. Il était descendu à l’hôtel habité par Mme Caulfield, celui de Mme Gascoyne, qui l’avait engagé à venir lui tenir compagnie, étant trop magnifique pour sa bourse modeste. Sa présence à la petite table où Mme Caulfield et les deux jeunes filles prenaient leurs repas apportait une gaieté dont Kathleen, heureuse et paisible, fut enchantée, et dont Sylvaine subit avec plaisir l’ascendant. Tour à tour il se fit le confident des trois femmes, alla prendre les instructions de Mme Gascoyne, et résolut d’agir avec Sylvaine. Tout bien pesé et considéré, il conclut qu’elle ne pouvait mieux faire que d’accepter l’offre de Cecil Blunt.
Lorsque pour la première fois, au cours d’une promenade dans l’exquise campagne de Cannes, Rakewood parla de ce projet à Sylvaine, elle n’éprouva d’abord qu’un sentiment : celui d’une extrême surprise. Le colonel Blunt ! Rakewood alla hardiment au-devant des sous-entendus que contenait cette exclamation, et liquida sans aucune réticence la situation amoureuse de l’ancien viveur.
— Je vous traite en femme, Sylvaine ; mais croyez-en ma vieille expérience, précisément à cause de ce passé, Cecil Blunt fera sans doute un excellent mari. Il a un culte pour vous… Son âge est la plus grande objection ; il a quarante-sept ans, cela est indubitable.
L’âge était justement le seul point qui rassurât la timidité de Sylvaine… Rapidement, dans son esprit passèrent les objections et les réponses. Elle ne pouvait pas épouser Albéric… Il était bon de s’en sentir séparée par un obstacle infranchissable… En somme, la vie entre le colonel Blunt et miss Neville ne l’effrayait pas trop… elle retrouverait son indépendance et en même temps serait protégée. Déjà elle était tout accoutumée au colonel Blunt. Rakewood insistait sur ses nombreuses qualités : généreux, sûr, fidèle à sa parole, incapable d’une bassesse, prêt à obéir aux moindres volontés de Sylvaine si elle daignait l’agréer.