Juin 189… — La vie de ma tante est très agitée. A partir de onze heures du matin, elle est en grande toilette, et toujours en mouvement. Le matin, elle sort dans son coupé ou sa victoria, selon le temps, et voudrait toujours m’emmener avec elle ; j’y ai été deux fois, mais ces courses dans les magasins me sont très antipathiques. D’abord, Mme Hurstmonceaux, qui partout où elle va, est entourée avec le plus grand empressement, raconte à tout le monde que je suis sa nièce ; j’ai horreur d’être ainsi le point de mire, et je suis très intimidée au milieu de ces demoiselles avec leurs grandes queues et ces jeunes gens en redingote qui lui font des saluts à n’en plus finir ; et puis elle veut tout le temps que je choisisse quelque chose ; elle presse qu’on me montre ce qui pourrait me tenter. Hier, chez Marshall et Snelgrove, cette insistance a été si pénible que j’ai eu beaucoup de peine à ne pas pleurer. Elle a vu que j’étais contrariée et m’a demandé pourquoi… Je lui ai avoué que certaines choses m’attristaient plus que les autres et je l’ai suppliée de ne pas me conduire dans les magasins pendant quelque temps… Elle a été très étonnée…, mais elle ne veut rien m’imposer. Mon oncle Robert m’a offert ce matin d’aller faire un tour avec lui dans Regent’s-Park, qui est tout proche et très tranquille. J’ai dit oui avec plaisir. Nous y avons été vers onze heures, et cette promenade m’a charmée ; le parc est si vert, si paisible, avec une belle pièce d’eau. Il y avait quantité d’enfants qui jouaient. Le silence était tellement profond qu’on se serait cru bien loin d’une grande ville ; des personnes âgées ou malades étaient traînées par les allées dans des fauteuils roulants : j’ai pensé que ma grand’mère eût aimé cela… Je suis toujours un peu étonnée quand je songe que c’est dans ce pays-ci que ma grand’mère a vécu son enfance, et moi je m’y ennuie tant !… C’est plus fort que moi, je m’ennuie…

Juin. — Aujourd’hui, j’ai eu une bonne journée : une lettre d’Albéric, pas bien longue — il m’assure que cela lui est impossible — mais si affectueuse ! Il m’a semblé qu’il parlait, qu’il me faisait rire par ses bêtises comme lorsqu’il arrivait chez grand’mère. Il me promet qu’il pense à moi tous les jours, tous les jours, et me défend surtout de l’oublier comme aussi de devenir trop magnifique ; il me dit avoir appris que je vivais dans un palais et qu’un jeune nègre, muni d’une ombrelle, était spécialement attaché à ma personne. Cette lettre m’a fait comprendre que, sauf ma bien-aimée grand’mère que je ne puis retrouver, les autres circonstances de ma vie ne sont pas changées, seulement modifiées pour un temps. Cette idée m’a consolée. Je suis toujours moi, Sylvaine Charmoy, et personne ne peut rien à ce fait ; Albéric est toujours mon cousin ; Albéric, mon grand frère, et moi sa petite colombe. Mon bon oncle Jules n’est pas changé ; s’il m’a laissée partir, c’est par affection et pour ce qu’il croit mon bien. Ma vieille Pauline parle de moi avec Mme Barrey ; Auteuil est toujours à sa place… Mme Delaroute mène sa vie accoutumée, et je la retrouverai aussi dévouée, aussi affectueuse que je l’ai laissée… Depuis quelques jours, tout me paraissait évanoui ; j’avais la sensation d’être absorbée par ces gens et ce pays étrangers… Je ne veux plus jamais me laisser envahir par ces idées.

Juin. — Ma tante désire maintenant que je me mêle à sa vie. Jusqu’ici, j’avais obtenu de ne voir personne, et quand il y a eu du monde à dîner, on m’a servie de bonne heure, et j’ai passé la soirée tranquillement dans ma chambre ; mais je m’aperçois que cette manière d’agir vexe ma tante, et mon oncle Robert m’a priée affectueusement de ne plus me cacher comme une petite sauvage, et puisque je suis ici je sens bien que c’est impossible.

Il est venu au lunch, tantôt, une amie de mon oncle et de ma tante, lady Longarey. Elle n’est plus très jeune, car ses petits-enfants sont déjà grands, il paraît ; mais elle est bien jolie encore, si douce, si distinguée dans ses façons… Elle a été charmante pour moi ; sa conversation est très intéressante. Elle connaît parfaitement la France et a paru trouver tout naturel que je sois bien fâchée d’en être partie… Elle a déclaré qu’elle me conduirait voir les galeries de tableaux, parce qu’elle s’apercevait que personne n’y avait pensé ; que Mme Hurstmonceaux me montrait les magasins de Bond-Street, et mon oncle les parcs. Elle lui a dit qu’il devrait me faire monter à cheval ; elle monte tous les jours elle-même. Je crois, je l’avoue, qu’il me plairait beaucoup de monter à cheval ; les matins dans le Square je vois de tous côtés partir des amazones… L’idée a paru plaire aussi à mon oncle Robert, et ma tante s’est écriée qu’elle me donnerait volontiers un cheval si j’en avais envie.

Ils sont vraiment très bons… Je veux m’efforcer de les aimer.

X

Mme Hurstmonceaux exhibait sa nièce avec ivresse. Sylvaine, trop intimidée pour se défendre, la suivait avec une sorte de résignation passive. Puisque sa vie était là maintenant, il fallait l’accepter et en tirer le meilleur parti possible ; et Mme Delaroute, dans ses lettres hebdomadaires toutes pleines de bon sens, l’y exhortait vivement.

Mme Hurstmonceaux avait conscience de l’espèce de considération et de sympathie nouvelles qu’on lui marquait de toutes parts ; elle se rendait compte que Sylvaine en était la cause, et lui en savait gré en proportion, s’évertuant à lui être agréable, lui demandant sans cesse avec bonne humeur et franchise de lui dire ses désirs.

— Ma beauté — c’était le nom d’affection qu’elle avait adopté — je veux que vous soyez très heureuse.

Sylvaine souriait, puis essayait de remercier. Tant de choses, à chaque instant, la heurtaient dans l’attitude de sa tante, qu’il lui fallait un véritable effort pour le dissimuler ; cependant, elle était trop jeune, trop privée de tendresse pour demeurer entièrement rebelle et insensible à celle évidemment sincère que lui témoignait la grosse femme vulgaire, dont les yeux noirs brillants s’arrêtaient sur elle avec une si indubitable complaisance.