— Dame, cela t’assure de ma parfaite honnêteté ; car comme jamais je ne me passerai d’argent, et même de beaucoup d’argent, si je n’en demandais pas à mon mari, c’est que… conclus…
— Mais, sac à papier ! je t’en donne ! Tu m’empruntes au moins quatre louis par semaine pour tes fiacres, et tu ne me les rends jamais.
— Je ne me plains pas, et si tu voulais être un homme raisonnable…
— Allons, ne me propose pas des machines qui mènent en correctionnelle.
— D’abord, il n’y a que les sots qui en arrivent là, et, du reste, quantité de gens de notre connaissance y ont été. On m’a expliqué ça, c’est une formalité ; les Lafreselière doivent bien vingt millions entre eux, il paraît ; c’est une phrase aussi. Où donc prendraient-ils vingt millions ? Ce que j’en dis là, c’est pour te faire voir qu’il ne faut pas comme cela se griser de mots ; c’est le vocabulaire à Croquemitaine, tout ça ; mais quand un homme s’appelle de Vaubonne et qu’il a la chance que quelqu’un plus entendu que lui : un juif, voleur peut-être, mais calé, désire son nom pour lancer une affaire, si cet homme-là n’est pas un serin, et s’il a une femme et des enfants à nourrir, il fait comme les autres, il se lance ; d’abord, ce que je te propose, c’est une affaire admirable, philanthropique même.
— Encore les ardoises !
— Oui, encore les ardoises… Mais tu n’as donc pas compris, tête dure ? — Et une petite paume douce comme le velours et le satin passe sur l’épiderme sensible, mais dégarnie, du crâne d’Armand. — Les Ardoises phosphorescentes ! tous les toits s’éclairant d’eux-mêmes, dès que le jour baisse ; plus de cambrioleurs, plus de gardiens de la paix ; la réforme des mœurs, car le mal naît de l’obscurité ; enfin une œuvre… et de l’argent à gagner ; une gloire, oui, une gloire à attacher à ton nom… et à celui de tes fils…
L’infortuné Vaubonne écoutait hypnotisé. Cette petite femme fleurant bon, si séduisante, si entraînante, le dévisageant, lui plongeant les yeux dans les siens, et finalement frottant ses lèvres parfumées à sa moustache. Cela le retournait ; le pauvre garçon ne résiste pas à l’embrasser désespérément.
— Tout doux ! il ne faut pas prendre le goût des choses dangereuses.
Un silence. Vaubonne se met le front dans la main, se serre les tempes, hérisse encore un peu plus sa moustache et regarde dans le vide. Il lutte, l’infortuné, car le préjugé de son nom lui tient aux entrailles. Voir ce nom accolé à celui de M. Manassé ! et en même temps, il est de son temps, ce garçon ; il comprend qu’il faut de l’argent, il est le premier à vouloir sa femme élégante. Et il n’y a pas à dire les hypothèques ! brûlée, cette chandelle-là ! Après tout, tout le monde en fait, des affaires, et celle-là assurément a une tournure ; la science, ce n’est pas son fort, mais enfin il n’ignore pas qu’il ne faut s’étonner de rien ; et puis, il n’y a pas à dire, c’est vrai qu’il a de la chance : une femme aussi capiteuse que Roseline (il sait que le vieux Gallevant l’a traitée au cercle de capiteuse, et ce jugement l’a énormément flatté), une femme comme celle-là, et qui lui est fidèle comme un caniche ; dame ! ça mérite quelques sacrifices. En somme, un Vaubonne est toujours un Vaubonne et relève la compagnie dans laquelle il se trouve ! — Il regarde enfin sa femme, et elle a compris…