— Prie pour ton père, Gino, qu'il ne lui arrive aucun mal.

— Non, j'aime mieux prier pour toi, dame Irène.

— Prie pour moi, et aussi pour ton père.

Malgré notre immobilité, elle a eu conscience d'une autre présence, car elle a levé les yeux et elle a parlé plus bas. C'était un spectacle qui m'oppressait le cœur d'une inquiétude mystérieuse que de la voir enlaçant, d'un geste de mère, le fils né de cette femme qui est sa mortelle ennemie, et de l'homme qui est son unique amour. Elle trouvait évidemment une consolation puissante au contact de cet enfant qui peut devenir pour elle une source nouvelle de tragiques douleurs : elle est jalouse à mourir du père, et elle deviendra jalouse aussi du fils. On devine en elle un besoin impérieux de s'emparer de lui, de le faire sien d'une manière quelconque ; elle veut qu'il l'aime, et elle y parvient. Comme nous sortions de la tribune, Angela m'a dit :

— Il rêve d'elle, croiriez-vous, Claudia! Son lit, vous savez, est dans ma chambre, et parfois je l'entends murmurer le nom d'Irène dans son sommeil. Dans tous les tableaux qu'il voit il cherche des ressemblances avec elle… et un jour en secret, il m'a confié qu'il la trouvait plus belle que sa mère. N'est-ce pas singulier?

Je lui ai répondu que rien ne me paraissait singulier des enfants, et que nous ne connaissons pas la force des instincts qui les guident. Elle a été aussitôt d'accord avec moi, craignant presque, dans son humilité, d'avoir exprimé un doute sur quelque réserve sacrée de l'âme. Nous sommes demeurées ensemble, elle et moi, encore un long moment avant le retour d'Irène et de Gino ; et je ne puis te dire, bien-aimé, le plaisir paisible, le rafraîchissement de cœur que j'éprouvais à causer avec cette créature si simple! Elle n'a jamais été jolie, elle n'est plus jeune, et l'extraordinaire modestie de son ajustement ne relève guère son visage aux traits virils ; sa taille, en outre, est un peu tournée ; et cependant, ainsi faite, elle a une dignité inexprimable ; au milieu de ses gros traits, ses yeux un peu saillants, sombres et superbes, brillent d'un éclat de douceur et de bonté, et sa bouche exprime la mansuétude de son cœur. Elle a conservé l'innocence d'une enfant ; et cependant, dans une heure de douleur, il me semble que ce serait si bon de sentir sur soi son regard, et qu'elle doit connaître des baumes pour toutes les souffrances. Je lui parle avec une confiance et un abandon dont je ne suis pas maîtresse. J'ignore si elle sait quelque chose de ma vie : je ne le crois pas ; mais d'une façon inexplicable, elle a l'intuition de tous les états d'âme, et les paroles qui rassérènent lui montent naturellement aux lèvres. Dans la maison de son frère, elle vit comme une recluse. La Riva lui témoigne de grands égards ; et, pour quelques concessions matérielles qu'elle lui a faites, pour lui avoir laissé la chambre de sa mère et lui avoir remis absolument la chapelle et le soin des pauvres, elle s'est acquis sa reconnaissance tendre. Et puis, il y a Gino qu'elle idolâtre avec une simplicité païenne. Elle trouve tout simple que chacun éprouve ce même sentiment pour l'enfant, et l'intérêt que Maurice lui témoigne constamment ne lui a jamais été suspect. Elle craint et respecte son frère, et ne se demande pas pourquoi il s'occupe aussi peu de son fils ; elle le juge égoïste, elle pense qu'un enfant l'importune, et ses suppositions ne vont jamais plus loin. La langue de l'amour est la seule qu'elle comprenne et parle ; son cœur ardent brûle d'une pure flamme pour son Dieu, et elle a des élancements d'une tendresse infinie qui me font l'aimer. Lorsqu'elle se croit comprise, elle se livre facilement, et, quand je lui ai dit comment je comprenais l'amour, sans me demander de quel amour je parlais, elle m'a répondu en me découvrant son cœur à elle, que l'amour remplit et enflamme, que l'amour occupe depuis qu'elle peut penser. Elle parle de ses parents morts, elle parle des siens, de son Gino, avec des accents qui pénètrent l'âme. Laide, négligée, oubliée presque, elle n'a jamais fait qu'aimer, et sa vie en a été illuminée. Elle m'a confié qu'à mesure qu'elle vieillit sa faculté d'aimer, au lieu de diminuer, s'accroît. Sa chaude bonté s'étend sur tout, pas un vagissement ne la laisse indifférente ; tout ce qui respire lui semble avoir droit à une part de sa compassion ; sa vie, qui paraît mesquine, car elle s'enferme dans les menues pratiques d'une étroite dévotion, est au contraire magnifique et généreuse. Elle a fini par me dire :

— Et je sens, Claudia, que vous entrez dans mon cœur! Je penserai beaucoup à vous, là où je pense à ceux que j'aime ; je vous regarderai dans la lumière, dans cette « lumière qui illumine toute chose », et, si je puis vous être bonne un jour, vous savez, personne n'a besoin de moi, j'irai vous trouver tout de suite.

Mon amour, cette promesse m'a fait du bien.

XXXVI

Nous avons revu Maurice à déjeuner ; il s'efforçait de montrer un visage souriant et a pris sa place avec une affectation de bonne humeur ; il s'est mis tout de suite à entretenir Irène de questions d'affaires, afin de bien témoigner qu'il s'en était occupé à la ville ; elle lui répondait posément, n'essayant pas de détourner l'entretien, comme au contraire contente de le poursuivre sur les sujets qu'il voulait. A la fin, lorsqu'ils ont été épuisés, il a demandé avec une intonation banale :