Je suis montée seule au Pioggio voir Donna Angela ; elle est rentrée dans cette maison où elle est née, et d'où elle ne peut se détacher ; elle a repris sa vie solitaire et aimante, et au milieu des choses familières a presque retrouvé son Gino… Il lui a écrit, car pour lui elle est toujours ce qu'elle a été ; elle, de son côté, parle maintenant de l'avenir qui le lui ramènera, et les liens de l'amour vont remplacer ceux du sang, elle le chérit autant que jamais, il est devenu l'enfant de son élection que sa tendresse fidèle continue à envelopper de loin ; et même elle n'en veut à personne, une grande pitié règne seule dans son cœur :

— La vie est si brève, Claudia!… Il faut seulement ne pas faire souffrir, ne faire souffrir aucune créature.

La délicatesse de son âme lui a fait ressentir la douleur d'une façon si aiguë qu'elle recule devant la pensée d'en infliger à qui que ce soit ; la paix souveraine qu'elle répand autour d'elle passe en douceur ce que je puis exprimer. Je crois que je vais lui demander de m'accueillir près d'elle pendant quelques jours. J'ai besoin de laisser Irène, et même il me paraît que d'un peu loin je la verrai mieux ; je n'ose ni l'encourager ni la détourner ; je veux rester encore un temps à la portée de sa voix, mais je me figure que ma présence lui enlève sa pleine liberté. Elle marche à une crise, et il vaut mieux qu'elle soit seule.

LXXVI

Mon bien-aimé, ici, près de cette créature qui n'a jamais connu l'amour dont nous vivons, je te retrouve ; auprès d'Irène, dans l'atmosphère de cette passion tumultueuse qui la consume, tu m'échappais. Voici que tu me reviens, et que la grande paix d'amour, qui dissipe toutes les inquiétudes, renaît dans mon cœur. Je ne sais pourquoi, mais, avec Irène, j'ai maintenant comme un besoin jaloux de garder ton nom pour moi seule. Ici, je puis comprendre la volupté du renoncement, celle qui sera mienne et que rien ne peut me ravir : il y a des joies souveraines dans l'immolation, dans l'offrande volontaire de sa joie à l'âme dont vous vient toute joie ; déjà, j'en goûte les prémices.

Je vois avec un étonnement de chaque instant tout ce qu'il y a dans une vie où il n'y a rien, les sources inépuisables que sont l'amour et la compassion. Donna Angela s'étonne du plaisir que je trouve à être près d'elle. Elle me découvre avec une sorte d'humilité tous les mystères de sa vie laborieuse : tout y est doux, pur et délicat ; elle me représente ces lampes de sanctuaires qui brûlent dans la solitude d'une flamme toujours égale.

Je songe à toi avec la même plénitude que lorsque je suis seule, mais j'y pense autrement, sans peur, t'aimant avec une force grandissante.

LXXVII

Elle dort enfin! pour la première fois depuis cet appel qui m'a fait me lever au milieu de la nuit et venir ici.

O cette course effrénée à travers la campagne encore noire, à côté de ce paysan qui ne voulait rien m'apprendre, et me répétait seulement :