Et elle regarde couler mes larmes, mais il n'en jaillit pas de ses yeux, ternis par la fièvre et l'insomnie.
LXXXI
La terre brûle, et peu à peu l'abattement d'Irène devient une langueur ; elle se meut dans la maison assombrie et fraîche, elle cherche à fuir la vision funeste qui reparaît toujours ; je la vois porter ses doigts fins sur ses paupières, et les presser comme pour chasser ce qui trouble ses regards. Toute vêtue de blanc, elle a dans sa fragilité presque l'air d'une enfant, si peu faite pour les douleurs écrasantes! Elle ne parle pas, mais une vie intense éclate dans ses yeux chargés de passion et de tristesse ; elle demeure de longs, longs moments, le menton appuyé sur sa main ployée, dans une contemplation morne, perçant je ne sais quel avenir de son avide inquiétude… Quand je veux revenir sur le passé pour soulager son angoisse muette, elle me fait taire d'un geste, et aujourd'hui elle m'a dit :
— Ne m'en parle plus, Claudia, je commence à le haïr…
LXXXII
Par ce clair matin, je pleure avec Irène ; l'air est doux comme le miel, une illumination joyeuse rayonne de la terre et du ciel : à de pareilles heures, la souffrance apparaît comme un phénomène intolérable. Irène, dans sa douleur taciturne, semble perdue au milieu du triomphe de la nature en fleur…
Au dernier printemps, j'ai ramassé, un jour, une hirondelle blessée : elle était tombée à terre et y gisait dans une souffrance humaine ; je l'ai couchée dans la paume de ma main, et, lui effleurant l'aile je lui ai arraché des cris ; puis, doucement, j'ai baigné sa tête fine d'eau fraîche ; ses paupières frémissantes, toutes blanches, se sont entr'ouvertes sur ses yeux noirs comme l'onyx ; — as-tu jamais vu des yeux d'hirondelle, si mystérieux et profonds? — ils me troublaient comme me troublent ceux d'Irène ;… puis cette hirondelle est revenue à la vie, et, toute meurtrie, laissant soigner son aile blessée, elle est demeurée dans mon giron, où je la tenais en la caressant ; mais elle regardait vers le ciel où volaient ses compagnes, et, au bout d'un peu de temps, elle a pris son essor. — Irène me fait penser à cet oiseau des grands horizons jeté brutalement à terre : elle mourra, si aucune main secourable ne la relève et la soutient.
LXXXIII
C'est un rien! et j'en ai frémi jusqu'au fond de moi-même comme d'un avertissement fatal, comme d'avoir vu l'ombre de ce qui doit être, malgré moi, malgré nous. Après l'oppressante chaleur, la fraîcheur venue, Irène était sortie respirer l'air de la nuit ; et, de la terrasse où j'étais assise, sans la voir, j'entendais le léger froissement de sa robe sur le gravier. Tout à coup elle m'est apparue, à gauche, dans le parterre de roses, et près d'elle ton chien Rex ; elle le tenait par la toison de son cou, et sa main s'y enfonçait, dominatrice. Je n'ai pu me défendre, sous une impulsion subite, d'appeler :
— Rex!