—Eh bien! mais il faut l'apprendre, je la danserai avec vous. Allons, Droutzky, levez-vous;—Platoff,—quelques accords, nous allons donner une première leçon à Lynjoice.
L'élégant attaché militaire frappa nettement les deux talons de ses bottes, prit la main de madame de Glouskine qui maintenait de ses lèvres serrées son inséparable cigarette, levant la tête, cambrant sa fine taille, et aux premières notes de la musique s'élança de ce mouvement hardi et léger qui est la grâce de la mazourke; ils traversèrent le salon en quelques pas, revinrent, elle se balançant comme un cygne qui rase l'eau, et le couple s'arrêta devant Lynjoice.
—Compris? dit-elle; et sans attendre de réponse: Assez, Platoff, fermez le piano.
Le lendemain matin, le maître de ballet du grand théâtre était appelé chez Lynjoice, et la respectable propriétaire, en entendant des tapements de talon et des glissades prolongées, concevait les craintes les plus poignantes, d'abord pour la raison de son locataire, ensuite pour la solidité de son plafond. Tous les matins, à sept heures, l'exercice recommençait, malgré les représentations qu'elle s'était permis de faire. Tous les soirs, madame de Glouskine demandait à Lynjoice des nouvelles de ses progrès, car il n'avait pas su lui cacher le secret de ses efforts. Enfin, on fixa la date du souper. Madame Michaïloff promit de n'y pas manquer, la marquise de Santa-Pierra en fit autant, et l'on put presque arracher à la modèle des jeunes mamans du corps diplomatique, que tous les babys se porteraient bien pour l'occasion. A Tenheiffen, on ne parlait que du fameux souper:—on racontait que Lynjoice ordonnait les plus extravagantes folies, qu'il faisait venir les fraises et les fleurs les plus rares, que Victor avait ordre de remettre à neuf son plus beau salon, et à cela s'ajoutaient les bonnes méchancetés qui en faisaient le sel.
Mais là n'était pas la préoccupation de l'heureux Lynjoice; il ne pensait qu'à une chose: saurait-il danser la mazourke? Et il en voulait à mort au pauvre Droutzky, à qui cela semblait aussi naturel que de marcher.
III
Au jour convenu, et malgré une neige très-épaisse, madame de Glouskine endossa sa grande pelisse et partit avec Son Excellence. Il y avait chez Victor un luxe inusité de lumières, et les deux plus jolies bouquetières du théâtre, en jupe courte, bas carmin, corselet serré et grand chapeau sur leur serre-tête, se tenaient à la porte. Madame de Glouskine passa vivement, monta le très-étroit escalier, et fut reçue sur la dernière marche par Lynjoice rayonnant, ayant à la boutonnière le plus épanoui gardenia, et à la main une touffe de roses qu'il offrit en remerciant de l'honneur qu'on lui faisait.