Ces princes l'ennuient, pauvre marquise, si bonne enfant! Il est de fait que depuis hier elle mène une existence affreuse; elle n'a pas eu une minute de répit.

Il pensa qu'il tâcherait plus tard de l'approcher et de lui offrir quelques consolations affectueuses.—En attendant, on dansait le quadrille d'honneur.—La marquise faisait vis-à-vis à une princesse du sang et avait pour cavalier un prince héritier. En pareille occurrence, elle étalait assez naïvement sa grandeur. Ottobini resta confondu de son attitude glaciale; il nota qu'elle parlait peu, souriait en serrant les lèvres, et au moment précis où, glissant avec sa grâce accoutumée, elle offrait sa main au prince, il la vit pâlir manifestement.

—Grand Dieu! elle va s'évanouir! se dit Ottobini, et autour de lui il entendit qu'on remarquait le trouble de la marquise; on questionnait un aide de camp princier, qui assurait que, fort gaie au début du repas, elle s'était assombrie sans raison vers la fin, et il ajoutait en manière de péroraison:—Elle se sera querellée avec Son Excellence.

Ottobini était inquiet; une brouille de ménage, un accès de mauvaise humeur pouvait lui nuire grandement.—Il souhaita de tout son cœur que la marquise fût malade.

Dans le courant de la soirée, la marquise repassa devant Ottobini. Elle était alors au bras du vieux et galant souverain qui l'avait complimentée dans d'autres temps sur son petit pied: c'était le souverain de l'alliance, et la marquise avait une sorte de droit de lui faire les honneurs du bal, car elle disait vrai, ce voyage était «leur œuvre», et cependant, au lieu des séduisantes coquetteries que chacun s'attendait à lui voir déployer, elle était abattue et triste, et si sa bouche souriait, son front se plissait, et cela dans un tête-à-tête avec une Majesté!

Ottobini n'en pouvait croire ses yeux; il eut un moment une vision du marquis devenu soudain un Othello; mais il chassa cette pensée en le voyant, lui, aussi parfaitement béat, heureux et triomphant qu'il est possible à un ministre de l'être.

A deux heures du matin, Ottobini put enfin s'approcher de la marquise; il essaya quelques plaisanteries complimenteuses, mais elle ne lui en laissa pas le temps et lui tourna le dos.

Était-ce là sa récompense?

Affolé, il eut l'idée malheureuse d'aller ennuyer le ministre: là aussi l'on ne tarda pas à lui faire comprendre qu'on avait autre chose à faire que de l'écouter.