Son Excellence prêchait la destruction en masse des femmes laides, ce qui équivalait à se croire jolie dès qu'il vous regardait avec une certaine complaisance, et par ce fait de fort jolies, de fort huppées et de fort jeunes n'étaient pas sans avoir éprouvé pour Glouskine une partialité sur laquelle il savait se taire. Ceux qui, du parterre, apercevaient au fond de sa loge ce grand homme, d'une pâleur mate, la moustache rousse, les yeux si clairs qu'ils en étaient transparents, un sourire moqueur sur les lèvres, le trouvaient fort laid, et avec raison; toutes les femmes cependant étaient d'accord pour dire de lui: «Il est charmant», éloge que les hommes ne lui pardonnaient qu'à cause de son cuisinier.

Son Excellence aimait la cuisine et la femme françaises; il mettait après l'Italienne, parce qu'elle fait du sentiment de bonne foi, ce qui est drôle quand on ne croit à rien. Pour ses compatriotes, il était cruel, mais elles ne lui en tenaient pas rigueur. Une surtout lui était particulièrement bienveillante: c'était l'aimable madame Michaïloff, femme de son premier secrétaire, et dont le samowar avait toutes ses préférences. C'était chez elle qu'on ménageait les présentations. Son Excellence y buvant son thé dans un verre était toujours mieux disposée.


D'habitude, il n'était que poli pour les femmes d'attaché, et ce fut une nouvelle pour T... quand on raconta que très-positivement Glouskine avait, chez Olga Michaïloff, fait la cour à madame de Camon, jeune et assez austère personne avec un mari débutant dans la carrière. Elle n'avait d'abord paru que médiocrement sensible aux attentions de Son Excellence, qui lui parlait avec une galanterie slave des plus humbles de ses beaux yeux bruns; au bout de trois semaines, elle lui avait même dit à brûle-pourpoint, en plein salon de la Légation de France: «Mon cher ministre, ma vie commence à s'organiser; je vais prendre des habitudes et y serai le mardi pour mes amis; les autres jours, mes bébés, mon ménage et ma correspondance me réclament.»—Sans broncher, Son Excellence la complimenta de cet heureux arrangement, fut éloquent sur les félicités de l'état conjugal, plaignit les maris qui ont des femmes légères, et surtout les femmes qui ont des maris volages. Sur ce dernier point, il insista assez pour que la pauvre madame de Camon en vînt à regretter amèrement ses paroles: hélas! son mari papillonnait volontiers, et, à cet instant-là, beaucoup plus qu'il n'aurait fallu avec la belle Olga Michaïloff.

M. de Camon était, en matière de bienséance, d'une sévérité excessive, ne permettant pas à madame de Camon ni ce plaisir, ni celui-là, comme ne convenant point à une honnête femme: mais sans doute parce qu'il ne rangeait pas madame Michaïloff dans cette catégorie, il se prêtait volontiers à toutes ses fantaisies, et l'accompagnait sans scrupule dans quelque petit boui-boui, dont il parlait le lendemain avec une vertueuse horreur; pourvu que, pendant ce temps, madame de Camon fût à s'ennuyer chez sa ministresse, il trouvait la morale parfaitement sauvée. Du reste, tout se faisait ouvertement, et madame de Camon était toujours priée de se joindre à la bande qui prenait à T... la vie aussi gaiement que possible. Sur les ordres absolus de son mari, elle refusait invariablement, et alors l'aimable Russe ajoutait: «Oui, chère madame, nous savons que vous êtes austère, vous, mais M. de Camon peut se permettre cette petite récréation: vous le voulez bien, n'est-ce pas?»

Et, si la pauvre femme tentait sur son mari quelques reproches, quelques prières, il se déclarait méconnu, insulté dans l'immense respect et la tendre adoration qu'il lui portait, ajoutant que lui-même détestait tous ces plaisirs de mauvais aloi, mais qu'entre collègues il était impossible de fronder sans nuire à la carrière, et avec ce simple mot il lui fermait la bouche.